Le bilan général d’un président sortant se mesure en grande partie à la situation économique dans laquelle il laisse le pays. Et à juste raison, car l’économie conditionne pour l’essentiel l’ensemble des autres domaines de la vie de la nation. Quel bilan économique dresser de la décennie Konaré ? L’exercice n’est pas aisé. Nous nous y sommes quand même essayés. Non pas pour faire un état exhaustif des lieux, mais pour dégager les grandes tendances qui ont marqué cette période. Mais pour apprécier l’héritage économique d’un régime dans des pays comme le nôtre, il convient de faire la part des choses. Primo le pays est engagé dans des programmes d’ajustement structurel avec les institutions de Bretton-woods (Banque mondiale, Fonds Monétaire International).

La marge de manœuvre est donc très limité pour les pouvoirs publics dans les choix économiques stratégiques. Secondo, l’économie reste très vulnérable aux variations climatiques et aux cours mondiaux des matières premières. Dans ces conditions, dans un pays comme le Mali où le PIB est formé à 47 % par le secteur primaire (l’agriculture et l’élevage) la capacité des dirigeants à agir sur le cours des choses se trouve très fortement réduite. Conséquence, dans la plupart du temps, on est obligé à naviguer à vue et de compter sur l’aide extérieure.

Ces précisions faites, venons aux dix années de gestion du chef de l’Etat sortant. Nous l’analyserons sous deux aspects : les reformes macro-économiques et leurs impacts sur les conditions de vie des populations. En effet, pendant la période qui nous intéresse, le pays donnait l’impression de marcher à deux vitesses. D’un côté, des succès notables au niveau des grands agrégats et de l’autre des indicateurs sociaux faibles, confirmant ainsi une vérité qui est en train de faire son chemin un peu partout, à savoir que croissance économique ne rime pas forcément avec bien être des populations. Vue sous l’angle macro, l’économique malienne a fait un grand bond en avant au cours des dix dernières années. Il y a eu d’abord la période 1992-1994 caractérisée par une certaine stagnation voire, un recul (-1 % de croissance en 1992 et – 4% en 1993) et des difficultés à établir des bonnes relations avec les institutions de Bretton-woods. En 1994, renversement spectaculaire de situation.

Le franc CFA vient de perdre la moitié de sa valeur. Les prédictions les plus alarmistes sont avancées quant au devenir de l’économie malienne que certains estimaient mal préparée pour une dévaluation. Au lieu de cela, c’est un véritable <> qui se produit. Les produits d’exportation (coton, produits d’élevage, or) redeviennent compétitives. L’inflation est beaucoup moins forte que dans les autres pays de la zone franc. Le pays renoue avec la croissance (2,70 %). Cette tendance poursuivra jusqu’en 1999.

La croissance réelle du PIB s’est même rapprochée des 7 % en 1997 avant de redescendre à 3,5 % en 1998, puis rebondir à 5,5 % en 1999. Toutefois, la dévaluation ne saurait expliquer à elle seule ces améliorations. Le réajustement monétaire sera accompagné d’importantes reformes pour changer la structure de l’économie. Il s’agit notamment des réformes budgétaires avec l’institution de la TVA à un taux unique de 18 % pour compenser les pertes de recettes au cordon douanier suite à la suppression des barrière douanière dans le cadre de l’UEMOA ; l’assainissement des finances publiques avec l’accroissement régulières des recettes et la maîtrise des dépenses publiques qui a fait que le déficit budgétaire ne cessait de baisser d’année en année.

Le ministre en charge des finances à l’époque s’était mis à rêver d’un “déficit zéro” dans un proche avenir. Au même moment, l’Etat se désengageait des grandes entreprises publiques au profit du secteur privé dont il veut faire le moteur de l’économie. A cet effet d’importantes mesures seront prises. Celles-ci vont de l’adoption d’un code des investissements incitatif à l’élaboration d’un nouveau code minier en passant par la création d’un guichet unique en vue simplifier les procédures administratives pour la création d’entreprises. Bref le parcours au Mali ressemblait à un <>, apprécié à sa juste valeur par les institutions financières internationales et les partenaires bilatéraux qui ne manquaient aucune occasion pour le citer comme modèle de transition démocratique et réformes économiques.

Dans la foulée, le Mali sera déclaré en septembre 1998 éligible à l’initiative PPTE (Pays pauvres très endettés) avec en perspective une annulation d’une partie de sa dette de plus de 630 milliards de F CFA aux taux de change actuels sur trente ans. Tout semblait allé pour le mieux dans les meilleurs des mondes jusqu’en 1999 quand apparurent les premières difficultés liées à la filière coton. En deux ans, les cours mondiaux de <>, premier produit d’exportation du pays s’était effondrés de près 30 %. Ce qui amènera l’Etat à fixer à 150 F CFA le kilo le prix d’achat du coton graine aux producteurs.

Un niveau jugé trop bas par ceux-ci qui réduiront pendant la campagne suivante les surfaces cultivées. Du coup la production cotonnière qui avait atteint un niveau record en 1997-1998 (plus de 500 000 tonnes) chutera de moitié l’année suivante. Mais en faite, l’effondrement des cours mondiaux du coton avait servi de révélateur de la mauvaise gestion de la CMDT, la plus grande entreprise du pays qui enregistrait près de 60 milliards de déficit.. L’or, deuxième produit d’exportation ne se portait pas mieux. Un malheur ne venait jamais seul, les prix des produits pétroliers avaient triplé en un an. Le réveil fut douloureux.

En octobre 1999, une mission conjointe Banque mondiale – Fonds monétaires international faisait un rapport des jours alarmistes de la situation. Tout en dénonçant les graves dysfonctionnements au niveau de la gestion de la CMDT, la mission regrettait les retards enregistrés dans les reformes de certains secteurs comme l’énergie, les télécommunications, les banques, l’éducation. “La mission a noté que d’une manière générale, la situation économique et financière est fragilisée par d’importants retards enregistrés dans les reformes structurelles et par la crise du secteur coton dont les répercussions sur l’ensemble de l’économie pourraient remettre en cause les équilibres macro-économiques.

“L’alerte fut chaude. Notre éligibilité à l’initiative PPTE n’était pas remise en cause, mais il fallait plus de temps pour atteindre le point d’achèvement qui était initialement prévu pour fin 1999. Il faudra attendre une année encore (le 6 septembre 2000) pour que le conseil d’administration de la Banque mondiale du FMI déclare le Mali élu à l’initiative. Entre temps la nouvelle équipe gouvernementale dirigée par Mandé Sidibé avait pris des mesures énergiques pour limiter les dégâts. Le processus de privatisation se déroule à un rythme jugé normal par les institutions de Bretton-Woods qui ne cessent de citer l’Energie du Mali comme un exemple réussi de privatisation.

“Il est vrai que nous avions espéré que la privatisation allait amener une baisse sur les tarifs d’électricité, mais tel n’a pas été le cas” regrette cependant le représentant d’une institution financière internationale à Bamako. La refome des télécommunications est en bonne voie avec la libéralisation du secteur et privatisation prochaine de la société nationale des télécommunication (SOTELMA). Dans l’ensemble, les partenaires au développement sont satisfaits des résultats reformes engagées par les autorités. “Il ne faut pas oublier que la crise initiale était profonde et les reformes à entreprendre étendues” poursuit notre interlocuteur qui déplore qu’il n’y ait pas eu suffisamment d’efforts pour diversifier l’économie qui reste fortement dépendante des produits de rente (coton, or). Si le Mali peut donc être fier de ses résultats macro-économiques, il en va autrement pour indicateurs sociaux.

L’indice la pauvreté a certes diminué entre 1996 et 1998 en passant de 71,6 % à 69 % selon les données officielles. Mais il demeure élevé en milieu rural où était de 76 % en 1998. Et si le PIB est passé de 2,4 milliards de dollars à 2,6 milliards, entre 1990 et 1999, le revenu par tête d’habitant à chuté de 341 dollars avant 1992 à 245 dollars en 1999, puis à 206 dollars en 2000. Aujourd’hui encore seulement 8 % des maliens ont accès à l’énergie. Durant les dix dernières années, les inscriptions au primaire sont passés de 32 % en à environ 56 % (en 1999-2000). Dans le domaine de la santé des progrès ont été enregistré à travers le développement des centres de santé communautaires. Ces améliorations sont surtout le résultat de l’augmentation régulière d’année en année des budgets en faveur des secteurs sociaux (éducation, santé, infrastructures, eau potable). Il n’empêche que le pays était classé en 1998 166è sur 174 nations selon l’indice du développement humain durable du PNUD. C’est d’ailleurs fort du constat de la faiblesse de indicateurs sociaux que le président Konaré avait été amené à placer son second mandat sous le signe de la lutte contre la pauvreté.

Le programme prit d’abord le nom de Stratégie nationale de lutte contre la pauvreté pour ensuite devenir Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) dont les populations attendent toujours les impacts réels sur leurs conditions de vie. En fait, autant il est vrai que la croissance économique n’implique pas automatiquement le bien être des populations, autant il est évident que sans une croissance durable et soutenu, toute lutte contre la pauvreté est illusoire. Car pour qu’il y ait des richesses à partager, encore faudrait-il créer ces richesses. Selon les experts il faudrait au moins une croissance de 7 % par an sur dix ans pour sortir nos pays de l’état de pauvreté dans lequel ils se trouvent.

Dans un article public dans le n° 108 de “Afrique – Education”, le Dr Yves Ekoué Amaïzo, économiste à l’ONUDI estime lui que le principal achoppement de la période Konaré est lié à l’industrialisation, faisant remarquer que la valeur manufacturière ( industrie de la transformation) a chuté de moitié en 10 ans en passant de 9% du PIB entre 1980 et 1990 à 4%. Or dit-il, aucun pays n’a réussi son décollage économique et sa pérennisation sans renforcer, diversifier, moderniser et maîtriser son industrialisation. Il donne au passage pour le Mali de demain qui doit apprendre à exporter plus et à gagner plus. “En effet écrit-il, en n’augmentant pas rapidement la part des espaces agricoles, en continuant à exploiter les ressources naturelles avec une main d’œuvre non qualifiée, en acceptant des investisseurs étrangers qui choisissent de plus en plus d’organiser leur industrie de transformation sur un espace géographique diversifié et se moquant des frontières nationales africaines, le Mali risque, malgré les indicateurs économiques en voie d’amélioration, de devenir un pays dortoir.

Ceux qui souhaitent investir dans les activités qui requièrent une porte intensité de technologie de compétence et d’organisation risquent de ne pas trouver le pays assez attrayant. Le Mali, poursuit-il risque alors de continuer une spécialisation non industrialisante …” L’analyse peut paraitre quelque peu sevère, mais elle est lucide. Pourtant, Yves Ekoué Amaïzo estime que le bilan d’Alpha Oumar Konaré est globalement positif et qu’il a préparé le Mali pour réussir un décollage économique. Au vue du taux de croissance prévue pour cette année (9,2 %) difficile de dire le contraire. C’est donc une économie convalescente que Alpha Oumar Konaré laisse pour son successeur. Le premier dossier urgent de taille que celui-ci devra affronter sera sans doute la reforme du secteur coton. Amadou Toumani Touré même s’il a au cours de la campagne stigmatisé “la mauvaise gestion” de la CMDT s’est montré très prudent en notant la nécessité de “faire un diagnostic approfondi” sur la plus grande entreprise du pays. Pourtant il est temps de crever l’abcès pour que le pays ne continue pas vivre au gré de la santé d’un secteur aussi capricieux .

S. TOGOLA

Source: http://www.essor.gov.ml/cgi-bin/view_article.pl?id=1872




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