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Docteur d’université en droit, économie et gestion de l’informatique des organisations, Yves Ekoué Amaïzo travaille à l’ONUDI et dirige une collection de livres traitant du développement de l’Afrique

Par FRANCK Y

1. Pouvez-vous vous présenter à nos internautes ?

Bien sûr ! Né au Togo en 1960, j’ai passé l’essentiel de ma vie à l’extérieur du pays. De part les activités professionnelles de mon père, j’ai vécu principalement aux Etats-Unis, en France, au Luxembourg et en Autriche.

2. Vous êtes originaire du Togo. Y avez-vous vécu et effectué une partie de votre scolarité ?

Non ! L’essentiel de ma scolarité s’est effectué en Amérique du Nord, en Autriche et en France.

3. Vous avez par la suite effectué des études doctorales à Lyon en économie et gestion de l’information. Quelles difficultés y avez-vous rencontrées en tant que jeune étudiant ? Pourquoi avoir choisi de vous orienter vers l’économie ?

3.1 J’ai eu la chance de réussir une maîtrise en Administration économique et sociale en 1982 et un Diplôme d’Etudes Approfondies (DEA) en Monnaie, Finance et Banque à l’Université Lumière – Lyon 2 en 1983. J’ai eu l’occasion de travailler sur l’histoire monétaire et des banques en Afrique francophone, ce qui plus tard m’a permis de rédiger mon deuxième livre intitulé : “Naissance d’une banque de la zone franc : 1848-1901. Priorité aux propriétaires d’esclaves“, éditions L’Harmattan, Paris, 2001, 209 pages.

3.2 La difficulté principale rencontrée en tant que jeune étudiant est l’absence de conseil sur les carrières. En effet, trop de professeurs occidentaux tentent, parfois malgré eux, d’orienter les étudiants africains vers des spécialités qui ne débouchent pas sur un emploi ; En conséquence, il existe une véritable difficulté pour arriver à se mettre d’accord sur des sujets présentant autant d’intérêts pour l’étudiant africain que pour l’Afrique surtout si cela ouvre des portes sur l’emploi. Certains diplômes vous orientent vers les concours administratifs et sont très focalisés sur la France. Il arrive que l’étudiant africain ne prend conscience de cet état de fait que bien plus tard et tente de “réajuster le tir” en se spécialisant. Ne souhaitant pas me spécialiser dans l’histoire monétaire, j’ai opté pour un des premiers “Doctorat d’université” pluridisciplinaires de l’Université Jean Moulin – Lyon 3 qui portait sur le “droit, l’économie et la gestion de l’informatique des organisations”.

Là encore, il faut savoir que les orientations politiques des universités (entre globalement la gauche et la droite politique) ont des incidences sur les étudiants africains. Un directeur de thèse peut en toute liberté décider de changer votre jury de thèse moins de 5 jours avant la soutenance de thèse, ceci sans votre consentement… Je tairais les autres brimades quant aux changements des dates de soutenance, la nécessité de “nettoyer” une partie de vos écrits pour pouvoir soutenir dans de bonnes conditions etc. Bref, en 1986, j’ai eu l’honneur de soutenir une thèse portant sur les projets de développement et l’introduction de la micro-informatique. La thèse consistait à introduire l’analyse de sensibilité dans l’évaluation ex-ante et ex-post des projets de développement. Il faut savoir qu’à l’époque, les outils informatiques étaient très peu développés et l’organisation des Nations Unies, pour laquelle je travaille, réalisait des études de faisabilité et de pré-investissement sans faire des analyses de sensibilité.

C’est d’ailleurs grâce à cette thèse que j’ai été retenu deux années plus tard pour démarrer ma carrière aux Nations Unies et contribuer au développement de cette approche sur un progiciel d’analyse et d’évaluation des projets d’investissements dits “productifs” plus connu sous le sigle COMFAR (Computer Model for Feasibility Analysis and Reporting). Paradoxalement, c’est mon DEA en Monnaie, finance et banque qui m’a permis de démarrer comme Coordonnateur du système d’information d’une société de services et de conseils informatiques spécialisée dans les Eurobanques à Luxembourg. Rapidement, en tant que responsable d’une équipe multidisciplinaire d’informaticiens (analystes, programmeurs, maintenance et service d’appui), j’ai eu l’occasion de valoriser mes compétences financières en introduisant une méthodologie dans le système de validation des tâches informatiques (systèmes d’information) tout en contribuant au développement et à la mise à jour d’un logiciel spécialisé et particulièrement adapté pour le traitement des données du “back-office” des eurobanques opérant à Luxembourg.

3.3 J’ai choisi après une maîtrise pluridisciplinaire de me spécialiser en économie notamment la partie relative aux opérations bancaires. Mais la volonté de disposer d’une double, voire triple compétence, ne m’avait pas quitté. Dans une société occidentale où le fait de ne pas être blanc “semble encore poser un problème” sérieux à l’embauche des cadres supérieurs, surtout s’ils doivent “être visibles”, m’a amené à multiplier les atouts en renforçant mon côté pluridisciplinaire.

Par ailleurs, il faut savoir qu’une carrière internationale suppose justement que l’on passe par plusieurs types d’activités où la performance et l’efficacité se jouent principalement sur la capacité non seulement à traiter rapidement des dossiers complexes, et mais surtout sur la “capabilité” à s’adapter rapidement tout en demeurant flexible. C’est une stratégie “payante” à long terme et qui conduit à devenir un spécialiste des stratégies et des actions à moyen et long terme. Dans la pratique, ce sont justement dans ces postes que les noirs, africains en particulier, ne sont que rarement admis. En effet, les options stratégiques sont au cœur des sociétés et institutions. Si vous ne correspondez pas au “moule local” ou ne disposez pas d’appuis politiques solides, il faut s’attendre à faire l’objet d’injustices et de frustrations et de vexations passagères. Il faut alors perfectionner sa stratégie en affinant sa spécialisation et s’organiser pour devenir “incontournable” dès qu’il s’agit de concevoir et de mettre en œuvre des stratégies opérationnelles gagnantes. Les relations développées conduisent aussi à faire de vous un spécialiste dans les négociations difficiles avec des partenaires disposant d’un rapport de force asymétrique conséquent.

Bref, l’économie et la pluridisciplinarité permettent de faire une carrière dans les structures dites “décisionnelles et stratégiques” permettant, en toute modestie, de contribuer à ré-orienter certaines décisions défavorables à l’Afrique. En effet, on ne peut opter pour le fatalisme et chaque intellectuel se doit de contribuer, partout où il peut, à soutenir la renaissance des Africains, sans laquelle il n’y aura pas de renaissance de l’Afrique.

4. Vous êtes actuellement un des économistes en charge de la stratégie auprès de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI) basée à Vienne. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consistent vos activités et vos responsabilités au sein de cet organisme ?

4.1 Il faut savoir que j’ai joint l’ONUDI en 1988 et que j’ai eu l’occasion de passer par plus de sept postes différents (études de faisabilité, services de l’investissement, promotion de l’investissement, responsable régional (49 pays) des pays les moins avancés PMA), services spéciaux, réseaux d’information et statistiques et depuis 2 ans, stratégie et recherche économique. J’ai pu visiter plus de 28 pays au cours de missions officielles et rencontrer un nombre impressionnant de décideurs politiques africains et étrangers. En charge principalement de l’Afrique, j’ai réussi le pari de contribuer à faire adopter, avec l’appui d’autres collègues de l’organisation, un document stratégique intitulé “Initiative pour le renforcement des capacités productives en Afrique” (Africa Productive Capacity Initiative). Il s’agit d’une approche stratégique basée sur l’organisation de la production et de l’industrie en Afrique et fondée sur l’analyse et la segmentation de la chaîne de valeurs. Au niveau politique, il s’agissait de corriger le fait que le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique), tout en faisant la promotion de la gouvernance économique, ne semble pas avoir prévu spécifiquement une stratégie pour l’industrialisation du continent, surtout avec la nouvelle donne de la fin de la Guerre froide.

La faible participation de l’Afrique ainsi que son rôle passif dans le processus général de la mondialisation économique, ses effets pervers sur le développement de l’Afrique et les conséquences sur le bien-être des Africains et Africaines ne peuvent laisser les décideurs africains indifférents. Les Ministres africains de l’industrie ont donc unanimement adopté cette Initiative le 28 novembre 2003 à Vienne (prévue originellement à Madagascar), dans le cadre de la Conférence des Ministres Africains de l’Industrie (CAMI). Ceci s’est fait en marge de la Conférence générale de l’ONUDI (1-5 décembre 2004) où la position des Ministres africains a été prise en compte, notamment dans le cadre de la mise en place de budget spéciaux pour permettre le démarrage de cette nouvelle initiative sous l’égide du secrétariat du NEPAD. Cette initiative est en passe de devenir la composante industrielle du NEPAD.

Il faut savoir qu’il s’agit là d’un long processus de concertation qui s’est étalé sur plus de deux années où chaque institution sous-régionale et les pays concernés ont eu l’occasion de préciser les secteurs industriels prioritaires où les Africains disposent d’un avantage comparatif réel. Au cours de 2004/2005, il est question que le secrétariat du NEPAD et secteur privé africain, notamment par la voix de la Table Ronde des Hommes d’Affaires africains (ABR), soutiennent la démarche en proposant des plans d’actions au niveau des segments (industriels et commerciaux) des chaînes de valeur. Ce secteur privé dynamique et éthique devrait pouvoir prendre des responsabilités dans la mise en œuvre de l’initiative pour le renforcement des capacités productives en Afrique. Pour une fois, il est demandé aux gouvernements africains de contribuer et le Cameroun, par la voix de l’ex-président de la CAMI et actuel Ministre du développement industriel du Cameroun à indiquer que sa contribution initiale au fonds de lancement serait de 50,000 Euros et appelle les autres ministres africains, notamment la nouvelle présidence tournante, le Ministre de l’industrie du Nigeria, à soutenir financièrement la démarche. Les bailleurs de fonds et les institutions financières amies de l’Afrique pourront soutenir le mouvement dans le cadre de contributions volontaires.

4.2 Mes activités consistent à conseiller les autorités décisionnelles africaines et des pays en développement sur les options opérationnelles qui s’offrent à elles, ceci plus particulièrement sur tous les dossiers relatifs au renforcement de la capacité productive venant en appui au développement du commerce et de l’investissement. Bref, il est question de soutenir l’industrialisation de l’Afrique et de tirer parti de la mondialisation malgré la faible position économique et commerciale du continent.

5. Quelles sont les missions qui vous ont le plus marqué en Afrique ?

J’en citerais deux :

5.1 Il s’agit en fait de plusieurs missions successives relatives à un conseil prodigué à “haut niveau” qui a permis de modifier la position de la Banque mondiale tout en contribuant à créer des emplois. Le projet portait sur la restructuration et la dynamisation du Chantier Naval Industriel et Commercial (CNIC) du Cameroun lorsque j’étais responsable de projets dans la Division de la promotion des investissements et de la technologie à l’ONUDI. En effet, entre 1994-1996, la Banque mondiale avait recommandé au Gouvernement de ce pays de “privatiser” le CNIC aux motifs essentiels que l’Etat devait se désengager du secteur productif. Les ministres du transport et celui de l’industrie de l’époque demandèrent à l’ONUDI de les conseiller. En charge à l’époque de dossiers régionaux dans le cadre de la Décennie pour le Développement des Transports et les Communications en Afrique co-gérée avec la Commission Economique pour l’Afrique des Nations Unies, j’ai eu l’occasion de me rendre dans le pays, d’écouter les différentes parties concernées par le dossier et de proposer que la seule solution consiste à faire une étude contradictoire. En fait, il était moins question de remettre en cause la privatisation que d’organiser une meilleure performance industrielle de la structure productive que constituait le CNIC. L’étude fut financée par l’ONUDI et le Programme des Nations Unies pour le Développement.

En tant que Chef du Projet, j’ai pu m’apercevoir qu’il fallait optimiser une partie du système de production, mais surtout s’assurer que l’essentiel des matières premières ou intrants ne pouvaient plus être “achetés” des pays du Nord alors que les mêmes produits se retrouvaient en Afrique du Sud ou en Asie, parfois dix fois moins cher…J’ai donc demandé que l’on convoque les parties concernées et sous la présidence du Ministre des transports de l’époque, ceux qui prônaient la privatisation ont accepté de changer leur position. Bien sûr, la volonté du Gouvernement Camerounais de laisser le poste de Direction à une personnalité compétente tout en limitant les interférences dans la gestion quotidienne de l’entreprise au minimum contribua à un redressement spectaculaire de la société qui existe toujours aujourd’hui et fait du profit.Elle n’a pas à ma connaissance été privatisée à ce jour…Cela m’a amené à la conclusion qu’il faut être très prudent lorsque les décideurs africains ne remettent pas en cause les solutions proposées par l’extérieur, surtout lorsqu’elles ne prennent pas en compte la nécessité de conserver ou de promouvoir la capacité productive du pays. La création d’emplois en dépend. Un film d’une vingtaine de minutes a été diffusé par TV 5 sur cette expérience (décembre 1995).

5.2. Le second dossier est relatif à l’approbation par l’ensemble des Ministres africains de l’industrie de l’initiative pour le renforcement des capacités productives en Afrique, le 28 novembre 2003, à Vienne en Autriche. Les missions successives dans les différents pays d’Afrique m’ont permis de construire graduellement le consensus. En fait, la vraie leçon à tirer de cette expérience est que les décideurs africains ne consultent pas assez les compétences africaines disponibles…Parfois, ils ne leur font pas confiance et se fourvoient dans des conseils venant d’ailleurs, ce qui ne va nullement dans leurs intérêts surtout à moyen et long terme. Bien sûr, sur le court terme trop d’importance est accordée à ce que j’appelle la “ventrologie”, c’est-à-dire la priorité accordée aux besoins alimentaires doublés d’un individualisme dans la gestion unilatérale des ressources disponibles, ce qui fait passer la valorisation des biens et services publics au second plan. Il est question de retrouver dans cette initiative un moyen de revaloriser l’organisation performante des communautés et institutions “productives” africaines.

6. Quel est “LE” conseil que vous donneriez à un jeune étudiant africain ?

En principe, le plus grand conseil est d’apprendre à “discerner” l’utile du futile en organisant et structurant son esprit critique sur la base de propositions alternatives et opérationnelles. Il faut en effet ne pas céder au fatalisme, ni à l’arrogance en se rappelant que lorsqu’on devient médecin, ingénieur informaticien ou économiste, l’essentiel de la famille se trouve en Afrique dans des villages qui ont besoin de “bénéficier” de ces compétences. Comment alors s’organiser collectivement pendant et après l’université pour transférer les “compétences, le savoir et les talents” vers ceux qui en ont besoin doit devenir la base du “repère collectif”.

Par ailleurs, la démission et la paresse doivent se conjuguer au même mode que le refus d’apporter assistance à une personne en danger d’appauvrissement. L’étudiant africain, noir, métis ou mulâtre ou blanc doit prendre conscience de sa nouvelle “interdépendance”. Il devra garder à l’esprit qu’il devra faire face à plusieurs formes de discrimination de part sa qualité d’Africain, surtout le “non-blanc”. Il devra prendre conscience aussi qu’il travaillera à plus de 80 % au cours de sa vie pour servir principalement les intérêts d’une communauté qui n’est pas nécessairement la sienne. Il faut alors peut être inventer des formes “d’auto-discrimination positive”. En effet, l’étudiant devra s’engager personnellement et sur sa conscience qu’il mettra tôt ou tard, une partie de ses compétences au service de la population “panafricaine”, surtout la partie sans voix. En attendant d’apprendre à représenter effectivement cette population…

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