Yves Ekoué Amaïzo, économiste togolais et candidat à un poste de directeur adjoint de l’OMC, démonte le plan d’action pour le continent adopté au G8:

«L’Afrique est au centre de la photo mais il n’y a rien de concret»

Par FILIPPIS Vittorio DE et Christian LOSSON

Yves Ekoué Amaïzo est économiste à l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi). Ce Togolais de 45 ans, spécialiste de l’Afrique, est aujourd’hui candidat à un des quatre postes de directeur adjoint de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Que pensez-vous du plan d’action pour l’Afrique adopté par le G8 ?

Que c’est tout, sauf un plan d’action. L’Afrique est bien au centre de la photo, mais il n’y a rien de concret. Le G8 n’a pas dépassé le stade des promesses. Parce que l’Afrique est au centre des préoccupations de toutes les instances internationales, et pas seulement du G8, on pouvait espérer autre chose qu’une énième déclaration teintée de bonnes intentions. Gleneagles repousse toutes les décisions à d’autres rendez-vous, comme le sommet de l’OMC, à Hongkong en décembre.

Mais annoncer le doublement de l’aide publique au développement (APD), n’est-ce pas du concret ?

L’APD, c’est une variable d’ajustement à l’absence de solidarité internationale. De la bonne conscience. Comme l’annulation de dette de 40 milliards pour dix-huit pays. Du vent. Selon la Cnuced (agence de l’ONU pour le commerce et le développement), l’Afrique subsaharienne a déjà remboursé plus de 268 milliards de dollars sur les 300 qu’elle a empruntés entre 1970 et 2002. Or elle doit encore 210 milliards aux créanciers, soit 13 milliards par an ! Quant à l’idée de trouver des financements additionnels à l’aide publique, elle reste très floue. L’IFF (la facilité financière internationale) britannique n’est rien d’autre qu’un plan Marshall à crédit. Le rêve français d’une taxe sur les billets d’avion, lui, pénalise le commerce. Il aurait mieux valu s’inspirer de la taxe Tobin en prélevant un pourcentage indolore sur les flux de capitaux spéculatifs…

Pourtant, jamais l’Afrique n’a été considérée d’une manière aussi globale : aide, dette, commerce, santé, infrastructures, bonne gouvernance…

L’excellent rapport de la Commission pour l’Afrique de Tony Blair en atteste. Il faut tout remettre à plat. Reprenons l’aide au développement. S’agit-il de financer le développement de l’Afrique ou de financer l’APD sans savoir pourquoi ? Dans un cas, on vise effectivement l’Afrique. Dans l’autre, on vise l’opinion publique des pays du G8. Ce qu’il faut, c’est repenser les relations Nord-Sud. Le fondement des pays riches, c’est la création de richesse ? Pareil pour l’Afrique. Il faut donc trouver les moyens d’en générer. La facilité, par exemple, c’est de penser que puiser dans les matières premières va amorcer la pompe du développement. Or le prix des produits de base a chuté en moyenne de 70 % au cours des vingt dernières années, pendant que les produits transformés, qui représentent les trois quarts du commerce mondial, ont connu une forte hausse de leur prix, et donc de leur rendement. Sans création de richesse, il n’y aura jamais de réduction réelle de la pauvreté. Sans création de richesse, on continuera à parler d’aide au développement.

Par où commencer ?

Par tout, parce que tout est interdépendant. Prenez Agoa, le plan d’aide américain à l’Afrique. Au départ, avec Bush père, il prêtait de l’argent pour que des pays comme le Lesotho achètent des équipements américains textiles. Echec. Ils ont fait une exception, accepter que le Lesotho se fournisse en machines-outils moins coûteuses auprès du Pakistan ou de la Chine. Résultat : le pays a pu (contrairement à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest qui voient leur coton laminé par les aides américaines à leurs producteurs) diversifier sa production vers le textile et l’habillement. Il a fait sa mise à niveau. Même avec la fin des quotas textile, le pays peut s’en sortir s’il pousse encore plus loin sa diversification. Comme le Botswana, seul à être sorti du groupe des pays les moins avancés et qui met un point d’honneur à payer sa dette.

Qu’est-ce qui a changé, finalement, depuis une génération, dans le regard qu’on porte sur l’Afrique ?

Il y a aujourd’hui une prise de conscience du besoin de réguler. Mais cela suppose des sacrifices de la part des pays riches, qui ont le plus profité du système, et de l’Afrique. Prenez les subventions à l’exportation : il faut avoir le courage de dire aux paysans européens que la reconversion est nécessaire. Dire la vérité : qui profite de ces aides ? Les plus gros industriels. Est-ce que c’est durable ? Non. Cela saccage-t-il les filières en Afrique ? Oui, comme le poulet «bicyclette», poulet local vendu plus cher que les abats congelés européens subventionnés. La PAC a formidablement atteint son objectif : assurer l’autosuffisance alimentaire. Le problème, c’est que cette surproduction interdit aujourd’hui l’autosuffisance alimentaire d’autres pays.

Mais l’Europe a aussi ouvert ses marchés et pratique des préférences commerciales…

Oui, elle a fait quasiment disparaître ses barrières tarifaires mais, dans le même temps, a multiplié ses barrières non tarifaires, comme les règles sanitaires et phytosanitaires. Et les préférences commerciales ont-elles empêché la part de l’Afrique dans le commerce mondial de tomber de 6 à 2 % ? Non. Elles ont des effets pervers : elles confortent des pays dans des niches de production de produits de base. De façon plus générale, l’OMC devrait avoir plus de moyens pour régler les questions commerciales qui sont la base de tout développement de l’Afrique. Or les pays africains sont ceux qui utilisent le moins le juge de l’OMC, l’organe de règlement des différends. C’est pour cette raison que, face à cette injustice économique, les ONG ont mis leur expertise au service des plus démunis. Face à cela, la réponse du G8, c’est évidemment le service minimum…


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