logo_africamaat01Que les Africains se prennent en charge et commencent à structurer leur propre avenir.

Entretien avec Dr. Yves Ekoué Amaïzo, auteur et Directeur du Think Tank Afrology

Propos recueillis par Ghislaine Sathoud

Dr. Yves Ekoué Amaïzo vient de publier un ouvrage collectif intitulé La neutralité coupable aux éditions Menaibuc en France. Comme le rappelle si bien l’auteur, dans ce combat qu’il mène depuis plusieurs années déjà, il s’agit de susciter la mobilisation des Africains, d’afficher des concepts, de proposer des actions concrètes… Enfin, l’objectif est d’apporter un nouveau souffle pour réaliser le développement de l’Afrique. Le message est décisif : que les Africains se prennent en charge, qu’ils s’unissent, qu’ils travaillent intensément pour bâtir une autre Afrique, une Afrique dynamique. Quelle est donc la stratégie gagnante pour poser les jalons de cette Afrique-là ? Comment faire de ce rêve une réalité ? Comment transmettre ces valeurs optimistes ?

Pour relever le défi, l’auteur encourage la culture du combat pacifique : « réflexion, action, influence ». On peut dire que ce credo s’applique avec rigueur : Yves Amaizo dirige le « Think Tank Afrology » et la collection Interdépendance Africaine aux éditions Menaibuc. Son dessein ? Il souhaite redorer le blason de l’Afrique… D’ailleurs, toutes ces casquettes sont « interdépendantes ». De toute évidence, Yves Amaizo travaille d’arrache-pied, sa détermination n’est plus à démontrer : en 2002, un premier ouvrage collectif intitulé L’Afrique est-elle capable de s’unir ? paru aux éditions L’Harmattan. En 2005, l’auteur publia L’union africaine freine-t-elle l’unité des africains ? aux éditions Menaibuc. Voici le troisième ouvrage collectif… Entretien…

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Vous dirigez la collection Interdépendance Africaine aux éditions Menaibuc, la ligne directrice de cette collection précise : « Faire prendre conscience sur le rôle néfaste de la ventrologie, la non-transparence et l’impunité en Afrique, c’est œuvrer pour l’avènement d’une société de confiance. ». Pouvez-vous nous exposer les enjeux de votre démarche ?

Yves Ekoué Amaïzo : Il est question de poursuivre autrement l’œuvre de conscientisation des Africains et des non-Africains qui souhaitent l’avènement d’une société de confiance entre les peuples. Pour ce faire et après plus de 50 ans d’indépendance, il importe aussi de s’atteler à rappeler aux Africains qu’ils doivent aussi s’évertuer à identifier les espaces vertueux qui mènent vers une société de confiance.

Les démocraties sans alternance, les élections falsifiées et le refus de la vérité des urnes encore trop nombreux en Afrique ne sont que quelques unes des conséquences de la ventrologie, de la non-transparence et de l’impunité en Afrique. Il appartient à certains esprits éduqués et indépendants de partager cela avec les populations afin d’apprendre à devenir des citoyens africains qui n’ont plus peur ni du colonisateur, ni du roitelet local qui limite l’autodétermination des peuples africains.

Les livres collectifs ne sont qu’une des nombreuses techniques pour diffuser les idées. L’approche collective permet de témoigner avant l’heure la capacité des Africains de travailler dans l’unité tout en acceptant la diversité… c’est cela aussi l’interdépendance africaine. Si cela peut déboucher sur l’influence, c’est-à-dire remodeler le mode de raisonnement des dirigeants politiques et économiques, alors le travail aura servi à faire émerger l’Africain de demain. Un citoyen sans complexe, sans peur et prêt à laisser ses innovations pacifiques féconder ce monde globalisé qui meurtrit les faibles et les moins influents.

Le groupe de réflexion, d’action et d’influence « Afrology » ou « Think Tank Afrology » dont vous êtes le directeur encourage la « valorisation » de l’Afrique. Depuis quand dirigez-vous cette organisation et quelles sont les tâches qui vous incombent ?

Yves Ekoué Amaïzo : Il s’agit exactement d’un groupe de réflexion, d’action et d’influence. Certaines fonctions sont apparentes sur le site www.afrology.com, mais beaucoup sont moins visibles auprès des décideurs africains comme non-africains pour tenter de modifier des comportements au profit du bien-être des populations africains.

Afrology existe depuis près de 7 ans mais n’a connu son essor que depuis 3-4 ans. Il s’agit véritablement d’un groupe qui travaille grâce à l’internet puisque les membres d’Afrology ne sont pas dans la même ville. Il s’agit surtout de ne plus laisser des informations dévalorisantes, voire fausses sur les Africains circuler dans la presse où sévit la pensée unique ou la vision unipolaire du puissant sur le pauvre ou les sans-voix. Ma tâche est assez limitée à identifier un certain nombre de personnalités qui veulent bien influencer les décideurs politiques et économiques en apportant une vision alternative sur les dossiers de fonds ou d’actualité. Bien sûr, pour être membre, il suffit de publier dans le style « Afrology », c’est-à-dire en vulgarisant des informations complexes et en aidant les Africains à se faire une opinion, la leur et non celle venue d’ailleurs ou imposée par les puissants locaux ou les propriétaires des médias locaux ou internationaux. Des interventions comme médiateur ont aussi lieu discrètement. Et enfin, il est aussi question d’offrir un espace pour trouver quelques textes écrits pour toucher les consciences et les amener à œuvrer pour la paix et la sécurité collective sans pour autant devenir esclave du silence coupable.

D’où vient cette passion et quels arguments vous incitent à mener vos différents combats ?

Yves Ekoué Amaïzo : La passion vient des injustices subies par le peuple africain et les peuples sans voix en général et la volonté d’apporter des solutions par la réunion de quelques personnes qui souhaitent mettre leur cerveau au service du plus grand nombre, ceci en toute liberté. Les organisations internationales semblent de plus en plus s’aligner sur les pensées uniques, les espaces de liberté se restreignant alors il fallait trouver d’autres modes alternatifs de la culture du combat pacifique. Nous avons choisi la circulation de position… et beaucoup considèrent maintenant Afrology comme un espace de « faiseurs d’opinion ».

Nous recevons parfois des demandes pour traiter de sujets qui tiennent à cœur à nos lecteurs. Les témoignages reçus sont poignants et cela incite à continuer la lutte pour modifier les êtres humains à partir du verbe. Les arguments pour continuer à mener le combat sont nombreux. Sans que l’on s’y attende, des changements importants interviennent dans la façon dont les politiques prennent leur décision et Afrology n’a pas toujours été absente dans ces changements qui améliorent le bien-être des populations africaines. Il arrive aussi que cela modifie la position des dirigeants occidentaux qui croient détenir la vérité infuse et les solutions définies loin des populations concernées. Et avec la presse à leur service, il arrive que même les échecs multiples soient présentés comme des succès. Donc Afrology essaye aussi de limiter la désinformation.

Plusieurs ouvrages collectifs ont été publiés dans votre collection « Interdépendance Africaine » sous votre coordination. Il s’agit notamment de L’Afrique est-elle capable de s’unir ?, L’Union africaine freine-t-elle l’unité des Africains et le troisième La neutralité coupable. Quels messages voulez-vous faire passer ?

Yves Ekoué Amaïzo : Toujours le même. Que les Africains se prennent en charge et commencent à structurer leur propre avenir en modifiant le mode de fonctionnement, leurs institutions et leurs techniques de prise de décision… En effet, trop de décisions par les dirigeants africains sont des non-décisions… qui permettent de promouvoir l’irresponsabilité… irresponsabilité qui arrange les anciens patrons des métropoles qui sont devenus plus discrets et œuvrent dans le cadre d’une nouvelle forme de dépendance économique. Seuls les Africains dociles sont invités à cette table. Encore faut-il en prendre conscience pour éviter des réveils douloureux entre Africains à terme.

À propos de ce nouvel ouvrage, on y retrouve, entre autres, les thèmes de la déresponsabilisation en Afrique et du manque de démocratie, qu’est-ce qui contribue à renforcer ces pratiques ?

Yves Ekoué Amaïzo : La pauvreté ne permet souvent pas de s’occuper de son autodétermination puisque toute l’attention est consacrée à la satisfaction du besoin alimentaire primaire. Mais des élites organiques, c’est-à-dire qui choisissent de s’allier avec les formes locales d’injustices et d’exploitation, se proposent de choisir le camp des plus « forts » et pour ce faire d’utiliser leur cerveau pour amplifier cette exploitation des Africains et de l’Afrique. Il faut donc nécessairement clarifier le jeu en montrant aux populations que refusant de distinguer entre les différents types d’élites, la facilité, la déresponsabilisation et l’absence de démocratie qui n’est rien d’autre que le refus pour un peuple d’accéder à son autodétermination relève de la méchanceté. Elle n’est pas gratuite puisque ceux qui ont choisi l’autre camp se retrouvent assez rapidement avec des ventres qui semblent porter des enfants de 3 à 9 mois selon l’ampleur de la désolidarisation avec le sort du peuple africain. Malheureusement pour eux, l’histoire témoigne d’une certaine fatalité car il n’est pas rare de voir ceux là même qui témoignaient d’un mépris du peuple africain et du pauvre se retrouver dans la situation de ceux qu’ils méprisaient…

Heureusement, le ressort et la dignité du peuple africain veut qu’ils ou elles soient accueillis comme de simples frères et sœurs qui se sont égarés… Bref, informer, diffusion des analyses alternatives et convaincre par l’influence peuvent permettre que ce changement émerge plus tôt et sans pression… Il s’agit bien d’une conversion de l’Africain vers la défense des intérêts de ses semblables dans un monde qui n’a de cesse que de trouver tous ses malheurs en Afrique ou auprès des Africains. Non, l’Afrique, berceau de l’humanité est aussi en train d’apporter une autre forme de gouvernance : celle de la solidarité, du respect mutuel et de la redistribution intelligente des richesses. Faire front à cette culture relève d’un vieux projet de domination des peuples venus d’ailleurs. Mais les interdépendances culturelles et économiques sont en train de changer la donne. La route sera longue comme toutes les conversions. Mais elles se feront… si les voix du désert continuent leur travail méthodique et éducationnel.

Et quelles sont les armes les plus efficaces pour sortir de ce cercle infernal ?

Yves Ekoué Amaïzo : Il faut avoir des principes, ne pas être pressé, être indépendant financièrement, trouver des alliés et organiser des réseaux et influencer les politiques tout en soutenant la création de richesse partout où c’est possible en assurant que l’innovation et les contenus technologiques ne sont pas occultés.

On retrouve dans vos publications et dans vos diverses activités un engagement, une volonté d’inculquer d’autres valeurs ; avez-vous le sentiment que vos actions sont efficaces ?

Yves Ekoué Amaïzo : D’abord, je ne suis pas le seul. Les actions sont efficaces car ce sont des individus, des groupes d’individus, des politiques et des décideurs qui changent. Le résultat est aussi que des gens qui ne pouvaient se parler à cause de leur différence, se parlent tout en restant différent. Si vous vous attendez à un résultat tangible immédiat, vous risquez d’attendre longtemps. Il s’agit de modifier en profondeur un individu comme si vous touchiez à son ADN culturel et la modification ne peut avoir lieu que s’il ou elle y consent et surtout change. Il s’agit bien de conversion.

Justement, quelles sont selon vous les difficultés ?

Yves Ekoué Amaïzo : Elles sont multiples. La première est le manque de financement pour avoir un rayonnement plus rapide. La seconde est la résistance féroce de certains africains ou des noirs eux-mêmes, bien plus que la résistance des non-Africains. La troisième est le refus de s’engager de nombreux responsables africains qui se contentent de se cacher derrière une soi-disant « obligation de réserve imaginaire » qui les arrange bien. L’autocensure n’est que le privilège de celui ou celle qui manque d’audace et de courage. Alors, il ne faut pas s’en offusquer et avancer. Certains plantent, d’autres récoltent… l’important est que l’on avance vers une société de confiance et de solidarité nouvelle.

Dans votre ouvrage, la problématique de la diaspora occupe une place significative : quelle serait la stratégie pour faire participer la diaspora africaine au développement du continent d’origine ? Avez-vous une suggestion à ce propos ?

Yves Ekoué Amaïzo : Oui. Dans un pays comme le Togo, la Diaspora togolaise a contribué en 2007 à près de 194 millions de $US, soit l’équivalent d’un hôpital de 150 lits ou 6 dispensaires de district. Mais cet argent transféré est envoyé par des intermédiaires qui ponctionnent près de 20 à 30 % de l’épargne de la Diaspora et cette somme est envoyée de manière parcellaire sur la base du sentiment ou le besoin de subvenir aux familles de plus en plus appauvries. Il faut donc trouver les moyens avec les institutions internationales de développement pour créer un véritable fond d’accompagnement, de crédit et d’investissement pour soutenir les initiatives de la Diaspora économique qui ont pour objet de structurer la création de richesse et d’emplois décents dans les pays d’origine. C’est une des solutions pérennes à la crise de l’immigration.

Des initiatives sont en cours mais les résistances sont nombreuses à commencer par les pays riches qui refusent de laisser les talents, les experts africains retourner dans leur pays car les conditions de développement sont tels que ce sont les Africains et les noirs eux-mêmes qui finissent par quitter les pays sans infrastructures pour des environnements meilleurs. Mais ceux qui n’ont pas la formation, le talent et les expertises sont laissés pour compte. Les abandonner revient aussi à une forme de non-assistance à des personnes en danger de mort. Est-ce qu’un citoyen canadien ou français a conscience de priver de soins des centaines d’Africains lorsqu’il ou elle est soigné par un médecin africain exerçant au Canada ? Non ! Il faut donc en parler et trouver les solutions ensemble… C’est aussi cela solidarité. 5 médecins au Togo pour 100.000 habitants contre 190 pour 100.000 au Canada… alors si le Canada récupère les 5 médecins togolais restant, combien de togolais sont privés de médecins ? Bref, nous devons revoir nos schémas de développement et réduire nos doses d’égoïsme…

Vous évoquez la question de « dépasser la neutralité coupable », quelle est donc la recette pour réussir ce pari ?

Yves Ekoué Amaïzo : Il s’agit d’accepter de changer de la culture du flou et du secret vers une culture de la vérité et de la transparence. Par exemple, si la vérité des urnes pouvait émerger dans les pays africains, vous verrez que le type de dirigeants africains qui apparaîtra sera nécessairement différent de ceux qui ont gouverné l’Afrique depuis quelques décennies. Mais rapidement, si les nouveaux dirigeants ne répondent pas aux besoins des populations, ils ou elles seront rapidement écartés pour d’autres…

C’est ainsi que l’on dépasse le silence coupable et l’autocensure pour aller vers l’avènement d’une société ouverte et démocratique. Sur un autre plan, le dépassement est alors aussi personnel. Combien de personnes acceptent de se changer pour l’amélioration du bien-être collectif… Mais si tout le monde s’en fout, alors il faut mettre aux oubliettes toute l’organisation humaine. Donc il s’agit bien de redonner vie aux principes vertueux et contribuer à le faire passer dans la pratique tant au plan personnel que collectif. Le résultat n’est pas garanti. Mais ne rien faire serait simplement criminel.

Quelle est votre opinion sur le “multi-régionalisme” ?

Yves Ekoué Amaïzo : Le multi-régionalisme n’est qu’un des instruments qui permettent l’avènement de l’interdépendance, passage obligée vers l’unité. La réalité est que le marché global ne laisse que peu de place à l’organisation multirégionale et les structures des États africains, parcellaires et héritées de la colonisation n’ont pas encore évoluées, ni dans les textes puisque l’Union africaine ne veut pas remettre en cause l’intangibilité des frontières alors que sur le terrain, les frontières sont poreuses. Il s’agit pour moi de convaincre les grands décideurs que l’ONU qui est en panne car les États ne veulent plus lui donner les moyens de sa politique pourrait retrouver une nouvelle vigueur et respectabilité si le conseil de sécurité était organisé sur une base multirégionale. Mais quelle grande puissance accepterait de perdre son droit de véto ?

Auteur et consultant international en affaires internationales, Yves Ekoué Amaïzo dirige un groupe de réflexion, d’action et d’influence « Afrology » (www.afrology.com) spécialisé sur l’Afrique. Après deux années dans le secteur privé puis vingt ans avec une agence spécialisée des Nations Unies en charge des investissements, des stratégies et du secteur privé, Yves Ekoué Amaïzo Il travaille comme consultant indépendant dans le développement des affaires et des capacités productives avec le patronat et la Diaspora.

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