Alors qu’un gouvernement d’union est à l’étude au Ghana

El Watan : Le quotidien independant

Le rendez-vous est historique. Aujourd’hui et jusqu’à mardi 3 juillet, les chefs d’Etat africains réunis à Accra, au Ghana, pour le 9e sommet de l’Union africaine, vont plancher sur un vieux projet : la mise en place d’un gouvernement d’union et la création des Etats unis d’Afrique.

Sur fond de tensions (le président soudanais Omar Al Bechir a annoncé qu’il ne participerait pas au sommet) et de polémiques (Kadhafi a récemment déploré que le projet de l’organisation, dont il est l’instigateur, ait échoué), cette ambitieuse réforme de l’Union africaine est-elle possible ? « Pour la première fois depuis 1963, les Etats devront poser le problème d’unifier le rôle de la Conférence des chefs d’Etat et celui de la Commission de l’Union africaine, résume le docteur Yves Ekoué Amaïzo, directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence Afrology. Le premier ne sera plus un décideur en dernier ressort, alors que le second ne sera qu’un secrétariat ou un porte-parole. » Les experts s’interrogent. Alors que les dysfonctionnements de l’Union africaine ne sont pas encore résolus, sur quoi reposera l’efficacité – voire la viabilité – d’une nouvelle structure supranationale ? Le point sur les blocages.

L’UA est minée par un double discours

Impossible de mener une politique commune à l’échelle d’un continent quand les Etats n’arrivent déjà pas à s’entendre à une échelle sous-régionale. « Il suffit de prendre comme exemple l’Union du Maghreb arabe ou le cas du Darfour, explique Daniel Bach, chercheur au Centre d’étude d’Afrique noire de Bordeaux. Il y a un décalage considérable entre la rhétorique des ambitions et les actes, une sorte de double discours. L’Union africaine s’est dotée de structures qui s’inspirent de la construction européenne, mais elle n’est pas pour autant devenue l’Union européenne : elle ne peut pas se reposer sur un ensemble de valeurs et de critères communément partagés, capables d’assurer sa viabilité. » Le directeur du Think Tank d’Afrology est du même avis : « Les dirigeants africains ont en fait tronqué le O de OUA pour lancer l’UA, avec des contradictions internes et des divergences fondamentales sur leur stratégie et leur conception de l’Unité africaine, explique-t-il. Entre d’une part, la volonté de faire disparaître l’intangibilité des frontières et, d’autre part, le besoin de se contenter du statu quo, ou de s’aligner sur les positions des pays occidentaux téléguidant l’avenir de l’Afrique, le consensus sur l’unité africaine semble bloqué. » Ainsi, le grand défi de John Kufuor, l’actuel président, pourrait bien être la question du Darfour. « C’est le galop d’essai de l’Union africaine en tant que puissance en charge du rétablissement de la paix et de la sécurité en Afrique, estime Guy Mvelle, docteur en sciences politiques, enseignant à Lyon. Il est question de susciter plus de volonté politique de la part des dirigeants africains, lesquels y mettront par la suite plus de moyens matériels, humains et financiers. »

Ses finances ne sont pas claires

Innovatrice parce qu’elle prévoit la recherche de financements alternatifs, la politique financière de l’UA est aussi très floue sur le plafond des contributions au budget annuel. Le budget régulier est estimé autour de 115 millions de dollars, mais selon Y. E. Amaïzo, « moins de la moitié et réellement engrangé puisque les responsables passent une large partie de leur temps à essayer d’attirer des budgets volontaires, souvent d’Etats non africains, contribuant ainsi à relativiser la dépendance de l’UA. Et comme le soulignent les experts, les chiffres sont très peu connus. « Quoi qu’il en soit, il n’est pas sain que les bailleurs étrangers soient les principaux financeurs de l’Union, soulève Daniel Bach. L’Union européenne, par exemple, finance de manière importante des opérations ponctuelles, d’autant qu’elle souhaiterait voir l’UA s’inspirer du modèle européen. » Par ailleurs, même si les Etats n’ont pas des sommes extraordinaires à payer, ils ne versent pas toujours l’argent. C’est le cas du Gabon, du Niger et de Djibouti, dont les sanctions ont été levées à la session extraordinaire du conseil exécutif tenue à Khartoum le 19 janvier 2006. Sanctions maintenues pour d’autres pays comme la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, l’Erythrée, la Guinée-Bissau, Sao Tome et Principe, la Somalie, le Liberia, les Seychelles, le Bénin, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, la Guinée et la Mauritanie. Résultat : « Sans le dire tout haut, les chefs d’Etat ont tendance à écouter de plus en plus celui ou celle d’entre eux qui peut ‘’assurer’’ financièrement les besoins chroniques de financement de l’UA, note Yves Ekoué Amaïzo, au point où la démocratie, les droits de l’homme et l’impunité n’ont plus d’importance. »

L’Union est réduite à un syndicat de chefs d’état

Autre obstacle au bon fonctionnement de l’UA : le leadership entre le président de la Commission et les chefs d’Etat « qui veulent transposer de façon abusive leur autorité et leurs pouvoirs nationaux au sein des organes et du fonctionnement de l’Union », relève Guy Mvelle. L’illustration avec le budget annuel, d’environ 115 millions de dollars, répartis pour l’essentiel entre cinq Etats africains : l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Egypte, la Libye et le Nigeria : « En 2005, chacun d’entre eux s’était engagé à verser 15%, explique l’expert d’Afrology. L’Afrique du Sud voulait même contribué à hauteur de 25% du budget de l’UA, mais les quatre autres ont bloqué Mbeki, craignant qu’il ne prenne trop de poids. Le problème, c’est que rares sont les pays qui tiennent leur promesse. Non pas parce qu’ils manquent d’argent, mais parce qu’ils exercent une forme de chantage en exigeant telle ou telle position sur un dossier. » Pour Guy Mvelle, il faut tout de même reconnaître que l’Union africaine est en avance par rapport aux régimes africains dans la mesure où elle se tente d’asseoir une organisation d’intégration, bien qu’elle rencontre de nombreuses contraintes. « Mais la démocratie est encore en marche sur le continent et l’Union étant une Union des Etats africains, elle ne sera que ce que seront d’abord les Etats eux-mêmes. »

Son fonctionnement est bancal

Comparée à l’OUA, l’UA s’est enrichie de nouveaux organes – une commission de l’Union africaine, un parlement panafricain, une cour de justice, un conseil de paix et de sécurité, un conseil économique, social et culturel, de futures institutions financières africaines…– censés la rendre plus efficace. Malheureusement, en pratique, ils ne fonctionnent pas comme ils devraient. « A l’UA comme à l’ONU, ce sont les mêmes puissances qui sont en charge d’assurer à la fois la paix et la sécurité et la défense de leurs intérêts nationaux, commente Guy Mvelle. Il ne faut donc pas se faire d’illusion, les engagements internationaux sont fonction des intérêts nationaux de chaque Etat et la politique reste toujours un jeu d’intérêts entre les grandes puissances même s’il existe de temps en temps des relents de solidarité vis-à-vis des plus démunis. » C’est aussi le cas à l’Union européenne, mais comme le souligne Daniel Bach, « l’Europe dispose de mécanismes de contrôle internes. En Afrique, sans état de droit garantie par le fonctionnement des instances parlementaires ou judiciaires à l’intérieur des Etats, à quoi peut bien servir la mise en place d’un tribunal ou d’un parlement panafricain ? »

L’Union ne représente pas la population africaine

En passant de l’OUA à l’UA, l’égalité souveraine entre les Etats s’est enrichie du principe d’interdépendance, afin que la coopération ne soit pas une simple coexistence pacifique entre les Etats africains (vieux principe hérité de la charte de l’ONU et de la conférence de Bandung de 1955). « Mais ce paradigme n’est pas encore acquis, se désole Yves Ekoué Amaïzo. Les populations devraient être réellement représentées et les Etats devraient s’appuyer sur elles pour créer de la valeur ajoutée. Prenons l’exemple des relations avec la Chine. Elle achète aujourd’hui à l’Afrique de la matière première pour fabriquer des produits finis. Au lieu de s’appuyer sur des rentes tirées des ressources naturelles, les chefs d’Etat devraient réfléchir au moyen de lui fournir les produits dont elle a besoin. » Cela implique entre autres de revoir les priorités de la coopération. « Avant de s’entendre sur des questions aussi importantes qu’une armée – même l’UE n’y parvient pas – ou qu’une monnaie commune, pourquoi n’essaie-t-on pas de mettre en place des politiques communes sur des dossiers précis, comme l’aide au sida, la libre circulation effective aux frontières, ou, la façon dont les journalistes pourraient accéder aux satellites ? »

Par Mélanie Matarese




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