beacDr. Yves Ekoué Amaïzo, Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence “Afrology”

Question d’actualité sur la Radio Africa numéro 1 : www.africa1.com

16 septembre 2009, 13h45 par Eugénie Diecky, « Le journal des auditeurs »

C’est avec beaucoup de réactions de déshonneur que de nombreux Africains, ceux d’Afrique centrale en particulier, ont appris le scandale[1] des malversations et du défaut du contrôle décisionnel au niveau de certaines agences de la Banque centrale des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) révélés par Jeune Afrique[2]. Déjà que les conséquences de la crise financière ne rendent pas la vie facile en Afrique centrale, s’il faut compter maintenant sur sa propre banque centrale pour voir s’évaporer une partie des richesses du pays, ou les voir être redistribuées à des personnes physiques ou morales dont l’indélicatesse n’a d’égale que le niveau d’éthique des donneurs d’ordre ou de leurs mentors politiques, alors l’interdépendance du corrupteur et du corrompu n’arrive plus à se faire en catimini.

1. Révélations incomplètes des médias ?

S’il est vrai qu’entre 2004 et 2008, plus de 30 millions d’Euros (19 milliards de FCFA) se sont volatilisés au niveau du Bureau européen de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) à Paris, il y a lieu d’être très prudent sur la qualification des faits. En effet, les fonds sont en provenance du Cameroun et il y a lieu de vérifier s’il ne s’agirait que de la prolongation d’une vieille forme de corruption connue dans ce pays. En effet, il avait déjà été révélé que la BEAC avait accusé les responsables de la Banque au Cameroun d’introduire des faux billets de FCFA dans les comptes de la BEAC -la valeur était déjà estimée à des milliards de FCFA. Le Directeur général de la Trésorerie de l’époque s’était offusqué que l’on puisse accuser ses fonctionnaires et avait expliqué que c’était la direction qui était responsable de cet état de fait puisque les appareils et la technologie permettant de contrôler les billets de banque n’étaient pas à leur disposition.

Ainsi des faux billets étaient donc introduits du fait d’une absence d’appareils de détection rapide de faux billets de banque. Avec l’acquisition et la formation des agents, cette erreur ne devait plus se reproduire[3]. Pourtant, le problème n’avait pas disparu dans les comptes du bureau parisien de la BEAC. Il n’est pas prouvé que les appareils de détection de vrais « faux billets » de banque n’aient pas été réglés pour ne pas les détecter… Ce serait alors le comble de l’escroquerie, puisque les billets non détectés auraient été considérés comme des faux « vrais billets » de FCFA, et enregistrés comme tels avant d’être « bloqués » au niveau d’un ultime contrôle au niveau du Trésor français et de l’antenne parisienne de la BEAC.

Aussi, il semblait donc que certaines transactions illégales provenaient directement du Ministre des finances du Cameroun avec la complicité de certains hauts fonctionnaires de ce ministère. Des investigations ont eu lieu et l’une des mesures-clé consistait à abolir le paiement en cash ou en liquide d’opérations importantes, lesquelles ne pouvaient alors plus se faire que par des opérations de transferts de banque à banque, souvent de manière électronique. Il y a donc bien eu dysfonctionnement. Les révélations du journal Jeune Afrique sont incomplètes et évitent soigneusement de rappeler le rôle du Trésor français en tant que membre du conseil d’administration et qui, de part son droit de véto, aurait pu engager une procédure judiciaire pour des sanctions exemplaires. Mais contre qui ? Tout ceci permet de renégocier un certain nombre d’accords, ce qui dépasse de loin les actes illicites identifiés au niveau de la BEAC.

2. Responsabilité directe

Mais comment est-ce que des transferts électroniques peuvent encore donner lieu à des fraudes ? Il suffit donc que les principes élémentaires de contrôle, de mise en demeure, de sanctions et de dépôts de plainte contre X ne soient pas mises en œuvre. C’est donc bien les haut responsables de la BEAC qui se refusent, soit parce qu’ils sont sous pression, soit parce qu’ils sont complices, soit parce qu’ils risquent de perdre leur poste, soit tout ceci en même temps qu’ils portent l’essentiel de la responsabilité directe. On ne peut quand même pas avoir oublié de voir passer comme le révèle Jeune Afrique, entre 2004 et 2008, 2400 chèques et 38 virements suspects, 1298 retraits en liquides autorisés dont le reversement est refusé par ceux qui l’ont perçu et que le bureau parisien de la BEAC ait oublié au plan comptable d’enregistrer ces opérations dans ses livres. Les poursuites judiciaires sont donc neutralisées.

3. Responsabilité indirecte

Il faut rappeler que la France est membre du conseil d’administration de la BEAC et y dispose d’ailleurs d’une sorte de droit de véto. En effet, le FCFA étant garanti par la France, les sommes créditrices de l’espace BEAC sont déposées sur un compte d’opération contrôlé par le Trésor français. Le ministère français de l’Economie et des Finances s’est contenté de « souhaiter que les responsabilités, y compris en plus haut lieu, soient établies » sans déposer plainte. Cette position n’est certainement pas une marque de rupture avec les pratiques du passé et n’honore pas cette noble institution.

Par ailleurs, des rapports d’audit internes révèlent des noms, essentiellement gabonais. De là à faire le lien entre le gouverneur gabonais et la protection des personnalités indélicates gabonaises ou disposant de passe-droits avec les autorités financières gabonaises est de nature à ouvrir le champ à de nouvelles investigations pour apporter des preuves sur l’ensemble des présomptions pesant sur les vrais responsables. Il convient de rappeler que la BEAC avait été à la Une de la presse africaine lorsque plus de 500 millions d’euros (238 milliards de francs CFA) s’étaient évaporés au cours de la crise financière de la fin d’année 2008. Les raisons officielles avancées étaient un mauvais placement dans des « actifs toxiques ». Il n’a pas été question ni de contrôle approfondi, ni de responsabilité directe ou indirecte du Trésor français et du Bureau parisien de la BEAC.

4. Absence de transparence

Il faut croire que c’est depuis le 28 août 2009 que le Gouverneur de la BEAC a formellement annoncé en signant un communiqué de son conseil d’administration, l’existence officielle de ses pratiques illicites révélées dans l’audit sur la gestion des réserves de change et l’audit sur la BEAC demandés par les Chefs d’Etats de la CEMAC. Aucune plainte n’a été déposée et le Conseil d’administration recommandait simplement de « corriger les insuffisances relevées[4] ». Ce point ne pouvait pas manquer de figurer dans les discussions que Ali Bongo Ondimba, le Président du Gabon, a eu avec Paul Biya, le Président du Cameroun.

5. Rotation dans les nominations d’un Gouverneur de la BEAC

Avec la montée en puissance des pays comme la Guinée Equatoriale, mais aussi le Cameroun et même le Tchad ou le Congo, il est question en coulisses de remettre en cause un vieil accord dit « le Consensus de Fort-Lamy » établi il y a 35 ans qui stipulait que la direction de la BEAC, le gouverneur, devait revenir au Gabon ; il en est de même pour la BCEAO avec un gouverneur qui est systématiquement de nationalité ivoirien et de la BOAD où le président est originaire du Bénin. L’ensemble des Présidents souhaitent la rotation et le pouvoir financier et les pressions de l’extérieur, essentiellement françaises ne suffisant plus, il ne restait qu’à mettre en lumière des pratiques illicites. Mais il ne faut certainement pas se limiter à s’attaquer aux corrompus visibles mais rechercher les corrupteurs qui ne sont pas tous Africains.

Il faut rappeler que l’actuel Gouverneur de la BEAC, Philibert Andzembé, est suspendu provisoirement afin de faire la lumière à partir des rapports d’audits demandés et portant principalement au départ sur les mauvais placements de la BEAC (environ 530 000 Euros[5]) sur conseil de « décideurs » sur les places financières par l’intermédiaire de la Société générale en France. On voit bien que les responsabilités ne sont pas claires.

6. Qui va payer ?

La question n’est pas de savoir qui va payer car c’est principalement le pays pétrolier le plus riche de la zone qui en a les moyens et a déclaré la demande recevable. Les rapports du comité d’audit ont été présidés par le Directeur du Budget de Guinée Equatoriale, Mr. Miguel Egonga Obiang[6], et non le Congo ou le Tchad comme le mentionne Radio Trottoir. Le mandat de 5 ans du gouverneur de la BEAC offre la possibilité à un vice-gouverneur de faire carrière, ce d’autant plus que cela relève d’une décision « indirecte » du conseil d’administration et échappe totalement au Gouverneur. Aussi, il ne fallait pas s’étonner des relations ombrageuses entre le Gouverneur Philibert Andzembé et le vice-Gouverneur Rigobert Roger Andely, de nationalité congolaise car certains voulaient « coller » à ce dernier la responsabilité des placements hasardeux via la Société générale. La Guinée équatoriale et le Tchad ont donc estimé que leurs avoirs en devises centralisés auprès de la BEAC ont été gérés avec peu de considération et demandent au Gabon de rembourser cette perte liée à un mauvais placement. Il faut rappeler que l’ex-Gouverneur, Jean-Félix Mamalepot, originaire de Lekei (province du Haut-Ogooué), du village d’Omar Bongo Ondimba, et le Gouverneur Philibert Andzembé ont subi régulièrement l’expression de l’inimitié du Tchad et de la Guinée équatoriale. C’est dans cette ambiance qu’Ali Bongo Ondimba devra clarifier sa position quant aux remboursements des sommes perdues et des niveaux de contributions qui peuvent être modifiés à l’avantage du Tchad et de la Guinée Equatoriale.

La Guinée Equatoriale et le Tchad seraient en principe les mieux placés pour accéder au poste de Gouverneur de la BEAC et celui de vice-Gouverneur. Mais c’est oublier de compter avec le Congo et le Cameroun. Cependant les noms de personnalités de nationalité tchadienne dans la liste des personnes incriminées dans les rapports d’Audit de la BEAC pourraient amener la CEMAC à satisfaire les exigences de la Guinée Equatoriale. Il est clair que le pouvoir économique nouveau devra, tôt ou tard, se concrétiser dans l’occupation des postes stratégiques en Afrique centrale. La question n’est plus de savoir qui va payer, mais bien qui peut payer, et surtout qui veut payer.

La réalité de ce double problème, à savoir les placements malheureux dits dans des actifs toxiques, a permis de rendre la crise financière responsable des malversations au niveau de la BEAC. Le besoin d’éponger le « trou financier » créé ouvre la voie à une contestation sur la nationalité gabonaise automatique du Gouverneur de la BEAC. Alors, si la Guinée équatoriale se déclare prête à éponger cette dette colossale compte tenu de sa nouvelle puissance économique fondée sur les hydrocarbures, il était important d’attendre la décision d’Ali Bongo Ondimba puisque son père le feu Omar Bongo Ondimba avait mis un véto sur la question. Aussi, les autorités de Guinée Equatoriale, avec leur excédent budgétaire, peuvent se proposer pour « effacer l’ardoise » de la BEAC. Mais ce genre de proposition s’accompagne de conditionnalités dont l’acceptation par la CEMAC du principe de la rotation du poste de Gouverneur qui reviendrait alors à la Guinée Equatoriale.

L’impossible réponse à cette question a permis de retrouver les indiscrétions sur le dysfonctionnement grave de certaines antennes de la BEAC sur la place publique. On oublie trop rapidement que le Conseil d’Administration était bien au courant de tout le rapport y compris les noms des personnes physiques et morales, qui ne sont nullement inquiétées par un dépôt de plainte en bonne et due forme. La France qui dispose d’un droit de véto s’est abstenue. Il n’y a donc pas de rupture mais une volonté que les dirigeants africains concernés trouvent une solution en interne. Si cette réponse devait se faire attendre trop longtemps, peut-être que la France pourrait alors faire déposer des plaintes, mais contre qui ? En effet, paradoxalement, personne ne travaille dans les institutions africaines en général, à la BEAC en particulier, sans recevoir d’instructions de son chef et du sommet de la pyramide décisionnelle. En l’occurrence, ceux qui auraient protégé les actes illicites seraient aussi au nom des accusés. Il va de soi que l’on ne peut accuser des morts. Le Président de Guinée Equatoriale, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, risque d’être le vrai gagnant de cette opération, en accroissant dans tous les cas de figures, l’influence de son pays dans la sous-région.

7. Dévaluation et décroissance de la zone ?

Tous ceux qui estiment que les conséquences des malversations, des erreurs de gestion, l’absence de contrôle, le refus de déposer des plaintes et surtout les responsabilités partagées en cascade mèneront à la dévaluation du FCFA d’Afrique centrale se trompent. Cet espace régional a des moyens de résilience importants mais les chefs d’Etat doivent s’entendre en tant que région et ne pas considérer la CEMAC comme un espace dans lequel on vient démontrer sa puissance économique sans pour autant soutenir la solidarité financière et monétaire. En s’appuyant sur les réserves exprimées en mois d’importations de biens et de services, la Guinée équatoriale devrait atteindre 13,4 en 2009 et 15,1 en 2010 alors que le Gabon atteindra respectivement 6,0 et 6,2 pour les mêmes années, le Cameroun, 5,2 et 4,1, le Congo 7,6 et 9,7 et le Tchad 3,9 et 4,5[7]. Si c’est la capacité à jouer collectif en finançant la solidarité monétaire et financière de l’espace CEMAC, la Guinée équatoriale semble avoir des prétentions certaines en tentant de faire pression pour obtenir le poste de Gouverneur de la BEAC. Le scandale et la mauvaise gestion des fonds mis en dépôt auprès de cette banque ne peuvent que contribuer à expliquer la position de la Guinée Equatoriale. Avec une croissance du PIB réel passant de 4,3% en 2008 à 1,7% en 2009 et 3% en 2010, il n’y a pas de décroissance. La CEMAC subira donc le choc décalé de la crise financière de la fin d’année 2008. En comparaison, l’Union économique monétaire de l’Afrique de l’ouest devrait d’ailleurs mieux résister avec une croissance du PIB réel passant de 3,9% en 2008 à 3,4 % en 2009 et 3,8 % en 2010[8].

Le scandale de la BEAC n’est que la résultante des années de compromissions sur l’éthique, les contrôles, la ventrologie au sens large où l’identification des responsabilités est tabou. Les conséquences sur les économies des pays de la sous-région Afrique centrale est un ralentissement. Sauf l’utilisation du droit de véto de la France au sein du conseil d’administration de la BEAC, il n’y a aucun risque d’impact sur le système monétaire français qui n’est d’ailleurs qu’une partie du système monétaire européen et qui continue de discriminer les citoyens de la zone franc en refusant des transferts non payants entre la zone euro et la zone franc. Du reste, la Banque centrale européenne continue de tolérer qu’un membre de l’Union européenne perpétue son droit de véto au sein du conseil d’administration des banques centrales de la zone franc, sans pour autant en profiter pour augmenter au moins les mécanismes de contrôles internes.

Cela aurait certainement évité les pertes importantes subies par les épargnants d’Afrique centrale et le scandale de basse intensité qui fait perdre la crédibilité à la BEAC et à tout le système d’arrangements en cascades, lesquels font primer la politique sur l’indépendance d’une banque centrale. Au-delà de ce scandale de plus en Afrique centrale alors qu’il y a peu, cette zone affichait des statistiques de surliquidité[9] presque indécentes en pleine crise alimentaire, il y a lieu de ne plus s’étonner de la perte de crédibilité de certains dirigeants. Les intérêts des populations africaines ne sont pas leurs préoccupations premières.YEA.


Notes :

[1] Jean-Michel Meyer, « Les dessous de l’affaire BEAC », in Jeune Afrique Online, <http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2509p057-059.xml0/edition_digitale.php>

[2] Jeune Afrique, « BEAC : les révélations explosives de JA sur un scandale », In Jeune Afrique Online, 11 septembre 2009, voir <http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20090911165659/-Denis-Sassou-Nguesso-Idriss-Deby-Itno-Jeune-Afrique-Paul-Biya-BEAC—les-revelations-explosives-de-JA-sur-un-scandale.html > et Jeune Afrique n°2540 du 13 au 19 septembre.

[3] Solomon Tembang Mforgham, “Cameroon: BEAC Accuses Finance Officials Of Forgery”, in Africa News Online, Saturday 13 June, 2009, voir <http://www.africanews.com/site/Cameroon_BEAC_Accuses_Finance_Officials_Of_Forgery/list_messages/25434>

[4] Idriss Linge, « Scandale à la BEAC: 19 milliards de FCFA détournés », in Journal du Cameron, 16 septembre 2009, voir <http://www.journalducameroun.com/article.php?aid=2754>

[5] Jeune Afrique, in Jeune Afrique n°2540 du 13 au 19 septembre

[6] M.H., « Scandale financier à la Banque Centrale des Etats de l’Afrique Centrale », in Koaci.com, 16 septembre 2009, voir <http://koaci.com/index.php?k=main&koaci=actualite_info&numero_article=3082>

[7] FMI, Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne, avril 2009, p. 95.

[8] FMI, op.cit., p. 71.

[9] Yves Ekoué Amaïzo, « Afrique centrale: Surliquidité et révolte du pouvoir d’achat », in Amaizo.info, 29 mars 2009, voir <http://fr.amaizo.info/2009/03/29/afrique-centrale-surliquidite-et-revolte-du-pouvoir-d-achat/>


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