How Rich Countries Got Rich.... and Why Poor countries Stay Poor

Jean Ping (2009), Et l'Afrique brillera de mille feux

NOTE DE LECTURE CROISEE :

  1. Jean Ping (2009), Et l’Afrique brillera de mille feux, l’Harmattan, Paris, France, 299 pages
  2. Erik Reinert (2008), How Rich Countries Got Rich…. and Why Poor countries Stay Poor”, Anthem Press et Third World Network, London/UK, Delhi/India, 365 pages (version française pour juin 2010)

Commencer un livre avec une conjonction de coordination de type emphatique « et » comme au demeurant le « Et demain l’Afrique » de l’ex-secrétaire général de l’OUA, Edem Kodjo, rappelle que Jean Ping s’inscrit bien dans un processus. Poser des questions, c’est y répondre de manière convaincante. C’est ce qu’à réussi Erik Reinert en puisant dans l’histoire économique pour expliquer le fossé économique entre riches et pauvres.

1. Un futur mieux-être centré sur l’Humain

    Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de commun entre Jean Ping, un diplomate gabonais de père chinois et présidant actuellement la Commission de l’Union africaine et Erik Reinert, un professeur norvégien enseignant l’économie en Estonie  et dirigeant « The Other Canon », un groupe d’économistes alternatifs ? Une volonté farouche de comprendre, d’expliquer, d’influencer positivement les prises de décision favorisant les économies des pays faiblement industrialisés ! Tous deux se proposent de construire un futur mieux-être centré sur l’humain et trouvent dans l’histoire les racines des facteurs qui affectent négativement le développement des pays les moins influents de la planète.

    Erik Reinert rappelle que c’est l’émulation qui a permis aux pays riches de devenir riches (p. 71) alors que la combinaison de la globalisation et d’un système de primitisation a ouvert un cycle de paupérisation des nations et des citoyens (p. 165). Le fossé entre riches et pauvres s’est ainsi accentué au cours des siècles (p. xvii). Les solutions comme les objectifs du millénaire de développement des Nations Unies apparaissent en économie de développement comme des réponses palliatives (pp. 63 et 239).

    Jean Ping rappelle qu’une certaine trinité occidentale sous couvert de la « communauté internationale » (p. 16), reposant sur la condescendance, les fourches caudines des institutions de Bretton-Woods (p. 265) avec leurs contreparties bilatérales ainsi que le silence sur les corrupteurs, réduit de nombreux dirigeants africains à des rôles de « contractuels » en service. Par contrecoup, l’Etat africain est souvent condamné à l’impuissance.

    Il fustige alors un modèle occidental qui considère l’Afrique comme une variable d’ajustement. Le continent est « réajusté » par la carotte ou le bâton aux conditionnalités de la globalisation économique et culturelle, point apprécié que l’on retrouve dans  les deux livres. Si l’Afrique avait pu discerner et sélectionner parmi les conditionnalités imposées par la Banque mondiale et le FMI comme l’Asie et d’autres l’ont fait, peut-être qu’aujourd’hui les économies africaines ne se seraient pas effondrées durablement. Le concept de la « prospérité partagée » (p. 203) est soulevé furtivement en liaison avec le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).

    En définitive, le coût humain et social est trop élevé et rend le mieux-être des populations sans défenses bien hypothétiques, ce que rappelle le produit intérieur brut par habitant.

    Des arbitrages de gouvernance par des « donneurs de leçon » occidentaux, ex-puissances coloniales, et les errements internes aux décideurs africains notamment en termes de déficit de gouvernance, de respect des droits humains, de démocratie et de liberté sont à déplorer.

    Ping rappelle que les décisions à géométrie variable des « maîtres du monde » se font principalement aux dépens des pays économiquement faibles, avec comme conséquence une dénaturation de la cohésion sociale (p. 268).

    2. Prospérité et redistribution en économie

    En référence à l’histoire des régimes forts du Japon, de la Chine, de l’Inde, de Taiwan et de Singapour, Ping fait un procès à la mondialisation et offre un plaidoyer sans ambages pour un Etat fort afin de s’opposer à la remise en cause de la souveraineté des Etats africains. Rien pourtant de précis chez Ping sur la voie pratique à suivre pour retrouver la prospérité économique fondée sur une redistribution des fruits de la croissance économique si ce n’est la restauration d’un Etat moderne reposant sur le droit, la démocratie et refusant la servilité (p. 270).

    La domination,  les humiliations, le refus d’écouter les dirigeants africains et même l’éternelle injonction impertinente de l’Occident ne peuvent continuer sans une réaction de plus en plus collective des Africains. Ping s’inscrit donc parfaitement dans le discours d’Accra (11 juillet 2009) du Président américain Barack Obama qui rappelait que « l’Afrique doit reprendre en main son destin »[i].

    On attendait des réponses alternatives, des certitudes permettant d’espérer que la mise en œuvre de principes éthiques et de droit finiraient par lever l’hypothèque de l’impossible unité des Africains afin de réussir ensemble au service des populations. On attendait de Ping des solutions quant à l’accentuation des inégalités criardes en Afrique en période de post-colonie. Rien de tout ceci, et pour cause le silence[ii] sur les erreurs des dirigeants africains crée un « autre » consensus. De là à croire à un silence clanique entre dirigeants, un pas qui n’a pas été évoqué.

    Reinert constate que les deux grandes écoles de la pensée économique que sont le « capitalisme » et le « marxisme » ont conduit à des excès. Les versions dérivées comme le néo-libéralisme ont forgé des économies palliatives notamment en périphérie des riches pays industrialisés. Il rappelle que les principes de la compétition, du protectionnisme et du processus d’industrialisation dans l’histoire ont souvent été mis en œuvre, régulés et promus par un Etat volontaire. Il répond aux deux questions posées dans le titre de son livre par un retour à une industrialisation responsable, écologique, fondée sur l’innovation et conduisant à l’émergence d’économies à revenus intermédiaires (p. 271). C’est donc aussi cette réponse qui permet de croire à la vision optimiste de Jean Ping. Toutes déviations à ces principes conduisent à des formes structurelles de paupérisation économique. C’est parce que l’industrialisation est absente des objectifs du millénaire du développement des Nations Unies que Reinert estime que les OMD sont une « mauvaise approche » (p. 239) et qu’il sera de toutes façons difficile d’atteindre ces objectifs.

    3. Développer les structures productives

      Reinert et Ping reconnaissent que la mise en œuvre grossière du « Consensus de Washington » a empêché les pays pauvres de protéger temporairement leurs industries et a détruit leur capacité d’initiative propre au plan budgétaire.

      Reinert propose une troisième voie alternative en économie pour retrouver des marges de manœuvre et une partie de la souveraineté africaine. Aucun pays ne s’est jamais développé sans le secteur de la transformation industrielle et de l’innovation. Il rappelle qu’en 1684 déjà en Prusse, Philipp Von Hornigk, un économiste autrichien, observa que toute matière première non utilisable dans l’état devrait être transformée dans le pays puisque la valeur ajoutée créée multiplie la valeur de cette matière première entre 2 et 100 sans compter les créations d’emplois (pp. 95 et 313). Empêcher des Etats pauvres de suivre cette voie relève quasiment du crime qui explique entre autres l’insécurité alimentaire, le mal-développement et les nombreuses erreurs stratégiques liées à des priorisations arbitraires et fonde la mauvaise gouvernance.

      Préférer la monoculture à la diversification (p. 89), interdire les subventions pour soutenir les structures productives et protéger les industries naissantes avant d’opter pour une libéralisation dérégulée de l’économie et du secteur financier rappelle étrangement les décisions de Matthew Decker, un mercantiliste anglais (p. 166), qui soutenait en 1744, qu’il ne fallait pas développer d’industrie de transformation dans les colonies. Pourtant c’est cette désindustrialisation qui est mise en œuvre insidieusement et en toute impunité par les institutions de Bretton Woods et certains de leurs relais bilatéraux

      L’approche de l’avantage comparatif ou compétitif basée sur la spécialisation, l’ouverture des marchés, les déséquilibres commerciaux et l’attraction « automatique » des investisseurs étrangers, et la production pour le marché d’exportation ne sont pas des stratégies suivies par les riches pays industrialisés. C’est au contraire la diversification, l’agglomération dans les villes et les synergies diverses autour des réseaux de production et de redistribution de la richesse qui fondent le moteur de la création de la richesse en Occident.

      4. Afrique : Ecrevisse, papillon, feux ou lumières ?

        La « marche de l’écrevisse » (p. 21) évoquée par Ping, synonyme d’avancées et de reculs de l’Afrique notamment dans la période postcoloniale, ne laisse pas indifférent Reinert, fin analyste des cycles économiques dynamiques en référence à John Maynard Keynes (pp. 250 et 255) et Joseph Schumpeter (pp. 190 et 228).

        Il y a manifestement une projection dans un futur idéalisé, presque rêvé auraient dit les adeptes de Martin Luther King. Pourtant, la critique reste sévère vis-à-vis du monde occidental, lequel apparaît assez paradoxalement comme le principal bénéficiaire des maux de l’Afrique.

        Le modèle occidentalo-universel fondé sur l’ingérence en Afrique avec la « carotte » et « le bâton » peut être neutralisé par l’unité et la solidarité des Africains. Cette approche semble néanmoins oublier la société civile africaine au profit de la légitimité à géométrie variable des dirigeants africains. Aussi, le livre de Jean Ping laisse entrevoir l’espoir d’une prospérité et d’une dignité future de l’Afrique. Il aurait fallu parler de mille lumières et moins de « mille feux » car les feux sont vite éteints quand ils ne s’éteignent pas vite comme au demeurant le papillon, lequel a été choisi par Ping pour symboliser l’Afrique.

        Il s’agit donc plus d’une réponse afro-optimiste fondée sur la démocratie et la bonne gouvernance que d’un mode d’emploi de sortie de crise systémique des Africains. Il n’empêche que pour l’homme des principes, les déviations anticonstitutionnelles sont dorénavant proscrites. Le livre de Reinert offre l’essentiel des réponses économiques pour réaliser le rêve de Ping, un jugement apodictique de l’interdépendance économique[iii].YEA.


        [i] Barack Obama (2009), Obama’s speech in Accra, Ghana - July 11, 2009, International Business Times, <http://www.ibtimes.com/articles/20090711/obamas-speech-accra-ghana-july-11-text.htm>

        [ii] Yves Ekoué Amaïzo (dir.)(2008), La neutralité coupable. L’autocensure des Africains, un frein aux alternatives ? , Avec une préface de Abel Goumba et une postface de Godwin Tété-Adjalogo, collection « interdépendance africaine », éditions Menaibuc, Paris, France

        [iii] Yves Ekoué Amaïzo (coord.) (2002), L’afrique est-elle incapable de s’unir ? Lever l’intangibilité des frontières et opter pour un passeport commun, avec une préface de Joseph Ki-Zerbo, éditions L’Harmattan, Paris, 2002.



        Share