Le Journal Des Auditeurs du Mardi 10 Aout 2010

Emission sur Africa numéro 1 : le JDA (voir www.africa1.com)

Journaliste : Francis Laloupo

Invité : Dr Yves Ekoué Amaïzo, Consultant international en affaires internationales, Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence “Afrology”

Rwanda : les Rwandais aux urnes, Kagame, ‘’ père de la nation’’, seul pour un autre septennat !

  • Quelles leçons tirer de la présidentielle d’hier au Rwanda ?
  • KAGAME a promis la guerre à tout celui qui la chercherait. Cet avertissement est-il à prendre au sérieux au Rwanda ?
  • L’opposition a été fermement écartée bien avant l’élection présidentielle ; cette tactique peut-elle favoriser la paix dans ce pays ?
  • KAGAME met en avant ses « succès » économiques. Comment expliquer que ce petit pays devienne en quelques années riches et autosuffisant, jusqu’à exporter des produits agricoles et autres ?
  • Le Rwanda figure sur la liste de producteurs de minerais divers, alors que tout le monde sait que ce pays est essentiellement agricole. D’où proviendraient ses richesses minières ?

Les 5 millions 200 mille électeurs rwandais votaient ce lundi 9 août pour une élection présidentielle sans surprise. Le chef de l’Etat sortant Paul Kagame, au pouvoir depuis le génocide de 1994 et sans véritable opposition, est assuré de la victoire. Dans le calme et la discipline, les électeurs se sont pressés dès l’aube devant les bureaux de vote, à Kigali comme en province. Clôture du scrutin à 13 heures TU.

La réélection de Paul Kagame pour son deuxième mandat ne fait aucun doute. Le leader du FPR, qui affiche un bilan économique positif, a fait le ménage dans le camp de ses rivaux potentiels. Le président sortant a mis en garde ceux qui tenteraient de s’opposer à lui : « Ceux qui veulent la guerre, ils auront la guerre » a-t-il prévenu lors d’un meeting mardi 3 août près de Kigali.

Lors de ce scrutin, Paul Kagame a été opposé à trois candidats mineurs : Jean Damascène Ntawukuriryayo, du Parti social-démocrate (PSD), vice-président de l’Assemblée nationale et ancien ministre de la santé ; Prosper Higiro, du Parti libéral (PL), vice-président du Sénat et ancien ministre du commerce ; Alvera Mukabaramba, sénatrice, du Parti du progrès et de la concorde (PPC). Tous trois avaient soutenu Kagame lors de l’élection présidentielle de 2003. Il y a sept ans, Paul Kagame avait affronté un opposant crédible, Faustin Twagiramungu : il n’avait été crédité que de 3,5 % des voix, tandis que le chef du FPR obtenait officiellement 95 %.

Un bilan économique exceptionnel

Sous le régime Kagame, pour la première fois dans l’histoire du pays, l’autosuffisance alimentaire a été atteinte. Le Rwanda exporte même des denrées agricoles vers ses voisins. Dans un pays petit, où le manque de terres agricoles a été l’une des causes des tensions entre Hutus et Tutsis, ce n’est pas un exploit négligeable. Le produit intérieur brut a doublé depuis 2005. La croissance attendue en 2010 est de 6%. A la grande satisfaction des bailleurs de fonds internationaux, qui financent près de la moitié du budget, le Rwanda est considéré comme le pays le moins corrompu d’Afrique centrale. M. Kagame entend aussi poursuivre son effort en faveur de la promotion des femmes, qui forment déjà la moitié du gouvernement.

Des libertés bafouées et une peur omniprésente

Ce bilan de premier de la classe n’a pourtant pas réussi à faire oublier de sérieuses zones d’ombre. Depuis le début de l’année, incidents et atteintes aux droits de l’homme n’ont cessé de se multiplier. Amnesty International a exhorté vendredi dernier les bailleurs de fonds du Rwanda à dénoncer « la répression pré-électorale » dans ce pays. « Les Nations Unies, l’Union européenne, les Etats Unis, la France et l’Espagne ont déjà publiquement fait part de leurs inquiétudes face à la détérioration de la situation des droits de l’Homme au Rwanda à l’approche de l’élection », écrit l’ONG dans un communiqué. Les meurtres du journaliste indépendant Jean-Léonard Rugambage en juin et de l’opposant André Kagwa Rwisereka en juillet (pour lesquels les autorités rwandaises ont fermement démenti toute implication) ont « créé un climat de répression apparemment destiné à inhiber la liberté d’expression à l’approche de l’élection », selon Amnesty.

L’opposition, écartée du scrutin, n’a pas voix au chapitre. Aucun représentant de la diaspora hutue, chassée du pays immédiatement après le génocide, n’a été autorisé à se présenter. Ainsi, Victoire Ingabire, candidate du parti non autorisé des Forces démocratiques unifiées (FDU), jeune et absente au moment de la tragédie, a été inculpée et mise sous contrôle judiciaire le 21 avril, pour « négationnisme » et « complicité de terrorisme » pour des liens supposés avec des groupes armés hutus, ce qu’elle nie. La jeune femme avait demandé la condamnation du gouvernement actuel pour les massacres en 1994 par le FPR de Hutus en fuite dans les forêts congolaises.

« Au cours des derniers mois, tueries, arrestations et fermeture de journaux et de radios (30 médias ont été suspendus par le Haut Conseil des médias rwandais le 26 juillet dernier) ont renforcé un climat de peur », écrit Amnesty International. Le FPR, véritable parti-État, dispose de ramifications jusque dans le moindre quartier ou la moindre colline et n’hésiterait pas à recourir à la coercition pour imposer ses choix.

Le dépouillement de ce scrutin présidentiel sans surprise aura lieu dès la fermeture des bureaux, cet après-midi à 15h, heure locale. Les résultats devraient être publiés mercredi au plus tard.

BURKINA FASO : Blaise Compaoré a été investi “par acclamation et à l’unanimité” candidat du CDP pour la présidentielle. Il doit maintenant modifier la Constitution pour rester au pouvoir… Y arrivera-t-il ?

  • Au nom de quel peuple le CDP entend-il réviser la loi électorale ?
  • Par référendum comme sous Tandja au Niger ?
  • Chercherait-on à torpiller la pétition des milliers de signatures opposées à toute révision de l’article 37 ?
  • Aurait-on opté pour un passage en force ? Dans ce cas, les initiateurs d’un tel projet gagneraient à mieux tirer leçon des expériences vécues dans un passé récent au Niger. Les partis de la majorité présidentielle semblent avoir définitivement choisi de violer l’esprit de la loi. L’argument tendant à avancer que s’en prendre à la révision de l’article 37 est dans son essence “anti-démocratique” manque de consistance.
  • Mais au nom de quel peuple parle-t-on ? Celui qui souffre le calvaire des inondations, de la vie chère et de la médiocratie ?
  • Se réfère-t-on au peuple qui souffre des effets conjugués de la mal- gouvernance ?

Les dirigeants du CDP se rendent-ils bien compte du danger qu’ils font courir au pays en prenant des décisions hasardeuses, arrière-gardistes et impopulaires ? Signe de ce mécontentement : le refus de s’inscrire sur les listes électorales en vue justement de la présidentielle du 21 novembre prochain. Pourquoi s’obstiner tant à se montrer si sourds aux appels d’une bonne partie du corps social fermement opposée à toute révision de l’article 37 ? La question se pose néanmoins de savoir si Blaise Compaoré adhèrera lui-même à cette position au risque de se mettre à dos une bonne partie de la communauté internationale et de compromettre son image de médiateur de crises régionales (Togo, Côte d’Ivoire, Guinée). A moins de travailler avec son consentement, on est en droit de se demander si ceux qui lui recommandent cette voie lui veulent vraiment du bien. Sans doute le CDP est-il dans sa logique visant à faire sauter le verrou constitutionnel. Des mois durant, le travail mené par le parti depuis la base, tendait à faire valoir qu’en dehors de la forme républicaine de l’Etat et de l’intégrité physique du territoire national, tous les articles de la Constitution pouvaient faire l’objet d’une révision. Il reste que dans le climat actuel, on ne saurait transiger sur des questions de principe, à moins de vouloir ressusciter une crise qui, il y a des années déjà, avait abouti à la prise de décisions consensuelles dont justement la limitation des mandats présidentiels.

Lire l’article sur le même sujet : RWANDA ET BURKINA-FASO : La maîtrise de la démocratie palliative ?

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