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EMISSION BBC AFRIQUE

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Lundi 8 juin 2015 mise en ligne 18 juin 2015

Journaliste : Servais Koumako, Journaliste

Emission : Invité de la page économique du Journal du matin.

Internet : http://www.bbc.co.uk/afrique/

Contact : info@bbc.co.uk

Invité : Dr Yves Ekoué AMAÏZO, Economiste et Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence Afrocentricity Think Tank.

Contact : yeamaizo@afrocentricity.info

Thème : La création en Afrique d’une zone de libre-échange dite « la Tripartite »

Ecouter l’échange radiophonique et lire la contribution écrite.

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INTEGRATION REGIONALE EN AFRIQUE :

Traité de libre-échange entre 26 pays africains

Contribution de Dr Yves Ekoué AMAÏZO, Directeur Afrocentricity Think Tank, Economiste

18 juin 2015

Le rêve lointain d’aller vers l’Union africaine, en passant par les Etats-Unis, s’apparente souvent à un serpent des mers tropicales, tant les avancées sont en dents de scie avec de nombreux non-respects des engagements pris. Aussi, chaque fois qu’une décision des dirigeants africains est prise pour avancer vers une plus grande intégration de l’Afrique, la question doit se poser de savoir : qui doit se réjouir ? Les peuples africains ? Les dirigeants africains ? Ou encore les investisseurs étrangers qui espèrent œuvrer sur un marché africain de plusieurs pays sans aucune barrière ?

1.    LIBRE-CIRCULATION DE 625 MILLIONS D’AFRICAINS EN 2017

C’est le 10 juin 2015, à Charm el-Cheikh en Egypte et sous la présidence du Président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi que les dirigeants de 26 pays africains sur 55 (y compris le Maroc qui n’est pas membre des 54 Etats de l’Union africaine) ont signé un traité de libre-échange couvrant l’Afrique australe, de l’Est et partiellement du centre de l’Afrique. Que personne ne s’y trompe. Les dirigeants africains mettent régulièrement la charrue avant les bœufs. Aussi, il fut question uniquement de faciliter la circulation des biens et des marchandises, surtout pas des personnes. Bien sûr, en filigrane, la circulation du capital est sous-entendue mais dans un cadre totalement laissé à la discrétion des Etats. Comme il s’agit de trois grandes régions africaines qui se sont mises d’accord, cette zone de libre-échange porte le nom de « Tripartite » (en anglais Tripartite Free Trade Area – TFTA). L’objectif à terme est d’aller vers un marché commun où ceux qui ont des biens manufacturiers risquent d’envahir le marché de ceux qui ont oublié qu’ils n’ont que des biens non-transformés à vendre. Cette asymétrie va donc opérer dans l’ensemble des trois entités régionales suivantes :

  • COMESA : Common Market for East and Southern Africa - Marché commun des États d’Afrique australe et de l’Est) ;
  • EAC : East African Community – Communauté d’Afrique de l’Est ; et
  • SADC : Southern Africa Development Community – la Communauté de développement d’Afrique australe.

Sur papier, ces trois entités régionales regroupent 625 millions d’habitants et représentent plus de 1 000 milliards de dollars de Produit intérieur brut (PIB), soit environ 985 milliards d’euros.

2.    TROIS RÉGIONS AFRICAINES ABSENTES DE LA SIGNATURE

Il faut d’abord constater que pour des raisons de bureaucratie, de lenteurs mais aussi de volontés politiques, les trois autres régions d’Afrique notamment la CEDEAO – Communauté Economique et de Développement des Etats de l’Afrique de l’Ouest qui comprend le Nigeria, l’UMA – l’Union du Maghreb Arabe avec le poids lourd  algérien et la CEMAC – la Communauté Economique et Monétaire d’Afrique Centrale sont les grands absents. Est-ce que le fait d’avoir pour plusieurs d’entre eux des liens avec la France ou leur mode interne de fonctionnement, toujours est-il que 3 régions africaines ne peuvent ou refusent le principe de subsidiarité et de transfert de compétences du national vers le régional que suppose toute volonté réelle d’aller vers l’intégration régionale. Mais il est aussi possible que le risque de se faire envahir par des biens et services à forte valeur ajoutée à des prix compétitifs pourraient ruiner leur industrialisation balbutiante, pour certains, embourbée dans une corruption avancée pour d’autres. Ou ne s’agit-il pas tout simplement d’un simple protectionnisme qui ne dit pas son nom ?

Lorsque le Président Robert Mugabe annonce une « économie sans frontières» en Afrique, il faut bien se demander s’il ne rêve pas un peu. Les dernières crises xénophobes en Afrique du sud où les populations sud-africaines privées d’emplois et incapables de s’en prendre à la gouvernance de leur pays, s’en prennent à des ressortissants africains actifs et payant des impôts en Afrique du sud. Donc, il ne s’agit pas d’un traité de libre-échange entre les peuples, encore moins pour favoriser la circulation des populations africaines et des migrations africaines. Il s’agit d’un traité entre chefs d’Etat africains.

Il suffit d’aller un peu dans le détail des règles de droits des affaires, du droit commercial et la convergence des textes juridiques qui doivent permettre de régler des contentieux et litiges entre les pays pour s’apercevoir que rien n’a été encore véritablement prévu sauf le droit national. Les tracasseries administratives africaines sont légions et en la matière sont des freins à la libre-circulation des personnes (visas), des biens et services (nombres de papiers à remplir et le temps nécessaire pour obtenir les autorisations).

3.    LE TRAITÉ DITE « TRIPARTITE » FAVORISE l’EGYPTE ET L’AFRIQUE DU SUD

Alors, s’agit-il plus d’un traité favorisant uniquement et principalement l’Afrique du sud et l’Egypte et accessoirement le Kenya lesquels disposent d’une capacité productive relativement importante par rapport aux autres pays. Rappelons tout de même que la part de la valeur ajoutée manufacturière des pays s’établissait en 2013 à des niveaux où le mot  intégration devient équivalent d’absorption. En effet, entre le Nigéria avec un PIB de 521,8 milliards de dollars des Etats-Unis ($EU) et le Togo avec un PIB de 4,3 milliards de $EU ou la Côte d’Ivoire avec 31,1 milliards de $EU ou encore le Sénégal avec 14,8 milliards de $EU, « il n’y a pas photo ». On est pourtant dans la CEDEAO et les difficultés pour aller vers une convergence et faire respecter le libre-échange dans cette zone se juge à l’aune des tracasseries aux postes frontières et la petite corruption des douaniers.

Mais au sein de la nouvelle zone de libre-échange dite « Tripartite » avec les 26 pays africains, il y a du souci à se faire quand l’on sait qu’en 2013 entre l’Afrique du sud (366,1 milliards de $EU) et l’Egypte (272 milliards de $EU), les pays comme le Rwanda avec 7,5 milliards de $EU, le Botswana avec 14,8 milliards de $EU, le Swaziland avec 3,8 milliards de $EU ou même le Zimbabwe avec 13,5 de milliards de $EU pourraient rapidement s’arcbouter lorsque leur balance commerciale deviendra structurellement déficitaire envers les grands pays industriels de cette zone de libre-échange. Mais les chefs d’Etat africains sont connus pour prendre des décisions en fonction non pas des engagements pris mais des intérêts immédiats lorsque les problèmes se posent de manière aigüe, souvent sous la pression des crises.

En revenant à la Tripartite qui vient d’être signée, on peut bien se demander comment la convergence va se faire entre une Afrique du sud et l’Egypte qui transforme respectivement 46 % et 49 % du total de ses exportations alors que d’autres pays comme l’Ethiopie et le Rwanda sont à 9 %, le Botswana à 88% (essentiellement du diamant),  le Swaziland à 54 % (estimation) ou le Zimbabwe à 17 %. Les écarts sont tels que les tensions et crises entre les pays et les populations risquent d’être légions.

Le défi consiste justement à réussir l’harmonisation et la convergence. Mais la volonté des dirigeants africains pris en tenaille entre des formes souples de diktats de l’Afrique du sud et de l’Egypte ne doivent pas faire oublier que les peuples africains sont complètement oubliés dans cette affaire.

4.    EN AFRIQUE LE CONSOMMATEUR N’EST PAS LE CLIENT-ROI

Est-ce si vrai que cela que la concurrence créée sur ce vaste marché de 625 millions de consommateurs potentiels pourrait contribuer à faire baisser les prix à la consommation ? Rien n’est moins sûr compte tenu des passe-droits et la difficulté à faire exécuter les décisions de justice dès lors que le consommateur est considéré comme un consommateur et non un « client-roi ».

Alors si l’on rajoute à tout ceci le fait que pour entrer en vigueur, le traité « Tripartite » devra être ratifié par les Parlements des 26 pays au cours des deux années à venir et que si ce n’est pas fait, aucune sanction n’est prévue, on peut se demander ce que vaut le « consensus africain » en termes d’efficacité.
Les obstacles tarifaires et non-tarifaires risquent de se multiplier en catimini, ce qui contribuera à faciliter les échanges asymétriques. Car le pays économiquement faible dans la zone risque rapidement d’afficher un déficit de sa balance des paiements et de son commerce extérieur. Dans la pratique, quand on ne peut payer, on cède sur la pénétration des marchés. Aussi, ce n’est pas comme cela que l’Afrique va améliorer rapidement ses échanges intra-africains qui se situent pour les biens autour de 13 % contre près de 70 % en Union européenne et 55 % entre les pays asiatiques. Les espaces régionaux les plus riches sont aussi les espaces qui attirent les migrants.

5.    MIGRATION DE l’AFRIQUE VERS L’UNION EUROPÉENNE : LE CAS DE LA FRANCE

Il faut bien constater qu’avec -0,2 % de croissance du PIB par habitant en 2013, la France ne peut plus continuer à soutenir indirectement les autocrates africains en finançant les équipements sécuritaires permettant de préserver le pouvoir en Afrique ad aeternam et jouer à cache-cache avec l’Italie sur la libre circulation des migrants africains lesquels fuient justement les régimes dictatoriaux n’offrant aucune perspective de mieux vivre en Afrique pour les populations les plus vulnérables. Malgré de grands fleurons industriels, la part de la valeur ajoutée manufacturière de la France est passée de 16 % en 2000 à 11 % en 2013. Entre désindustrialisation et incapacité de développer une véritable francophonie économique sans hypocrisie, les résultats sont là, avec le lot de chômeurs et de montée du front national.

Là aussi, la libre-circulation des biens, des services et des capitaux ne fonctionnent pas du tout au rythme de la libre-circulation des personnes, surtout si elles viennent d’Afrique subsaharienne. Aussi, cela fait la deuxième fois qu’un gouvernement socialiste français opte pour la « réal politik » et vend plutôt des biens et services dans la sécurité des dirigeants africains, feignant ainsi d’oublier sa responsabilité dans leur maintien au pouvoir par des abus multiples et divers quand ce n’est pas dans la répression sanglante. Les Africains de la Diaspora feraient bien de s’en rappeler quand il vote en tant que français.

En attendant, sans opportunité et sans espoir dans leur propre pays ou continent, les migrants africains viennent dire « bonjour » à la France, le pays des droits d’asile et des droits humains. L’accueil espéré par les migrants reste bien en deçà des espérances même quand il ne s’agit que de traverser le territoire pour d’autres cieux. Les autorités françaises semblent commencer à palper du doigt l’accumulation de plusieurs décennies d’erreurs stratégiques et d’affectations d’aide publique au développement dans les budgets d’autocrates africains corrompus. La responsabilité et parfois la faute face à l’histoire consiste en :

  • un refus non assumé de soutenir les oppositions démocratiques et pacifiques souhaitant l’alternance politique ;
  • une continuation, voire une augmentation des ventes de biens et services sécuritaires, parfois sous le couvert d’assistance technique,  à des régimes autocratiques qui en profitent pour prendre en otage la constitution et les populations de leur pays, non pas sans s’organiser pour faire fuir la diaspora africaine ;
  • une immigration choisie, hypocrite ou pas, qui reste à sens unique car si les dictatures et régimes autocratiques africains sont en place, il y a peu de chances que de nombreux cerveaux africains rentrent en Afrique pour soutenir le développement de proximité et aider à fixer les populations tentées par l’immigration à créer de la richesse sur place.

Alors que l’aide au développement de la France va passer bientôt sous la barre de 3 % 1, celle-ci n’est prioritairement consacrée qu’à organiser des « retours  sur investissement » pour la France. Pour ce faire, il faut nécessairement des autocrates qui défendent les « intérêts de la France » avant ceux de leur population respective 2. La bise de François Hollande en plein Paris le 11 janvier 2015 à Faure Gnassingbé celui qui dirige le Togo par la contrevérité des urnes en dit long sur les politiques de deux poids, deux mesures. Pourtant c’est ce jour que la grande majorité de la France multicolore était dans la rue pour dire « non » à l’aveuglement de terroristes anti-humours, humours considérés arbitrairement comme blasphématoires à l’Islam. Ce mélange du genre laisse perplexe sur les intentions réelles des uns et des autres. Quand à cela s’ajoute discrètement des soutiens à des entreprises françaises en Afrique, il faut bien parler d’un système de réseaux d’affaires impliquant souvent le sommet des Etats africains. La réalité est que la compétitivité de plusieurs sociétés françaises en Afrique pourrait disparaître dans un brouillard épais si les relais d’autocrates africains n’étaient pas au rendez-vous parfois à coup de passe-droit, favoritisme et corruption 3. Aussi, il n’y a plus lieu de se demander pourquoi les jeunes africains ne rêvent plus de la France comme d’une alternative pour les aider à se débarrasser des autocrates africains qui les poussent vers l’immigration non-choisie.

6.    TRAITE TRIPARTITE OPERATIONNEL EN JUIN 2017 S’IL N’Y A PAS DE RETARD

Pour augmenter de manière significative la part de 2,9 % l’Afrique dans les échanges commerciaux mondiaux, il n’y a pas d’autres alternatives que de stopper l’hypocrisie générale autour de la mauvaise volonté de soutenir l’industrialisation et le développement des capacités productives dans les chaînes.

Tant que la prise de conscience sur cette stratégie restera embryonnaire et que les arrangements à l’Africaine vont continuer à prendre le pas sur la valorisation de l’expertise, l’organisation, l’état de droit et la justice pour tous, le peuple africain ne peut se réjouir de la signature d’une zone de libre échange laquelle au mieux ne deviendra opérationnelle sur papier, après accord des parlements respectifs, qu’après le mois de juin 2017 s’il n’y a pas de retard.

Dans l’attente, les autres régions avancent dans leur effort de subsidiarité (du national vers le régional) et d’organisation d’abord de libre circulation des personnes. En remettant l’humain au centre du débat et moins les intérêts des pays qui souhaitent déverser vers l’Afrique leur surplus qui ne trouvent plus de débouchés dans les pays riches, l’objectif ultime d’aller vers l’union africaine et le panafricanisme ne peut être abandonné. Il a seulement pris un peu plus de retard car en mettant la charrue avant les bœufs, on n’est pas sûr en Afrique d’avancer vite, loin et sans crises inutiles. L’Egypte apparaît pour le moment comme le grand gagnant d’un tel accord avec la plus grande capacité de transformation et de développement de capacités productives avec 16 % de valeur ajoutée manufacturière dans le total du Produit intérieur brut (voir le tableau ci-après).

Tableau - AGREGATS ECONOMIQUES DE QUELQUES PAYS REPRESENTATIFS DES REGIONS AFRICAINES

7.    CIRCULEZ, LA LIBRE-CIRCULATION DES AFRICAINS N’EST PAS ENCORE EFFECTIVE

Le  nouveau traité de libre-échange signé par 26 pays africains permet à quelques dirigeants africains de se donner bonne conscience. Mais la réalité du terrain reste tout autre, malgré des progrès avec les puces téléphoniques qui permettent de téléphoner à tarif égal dans plusieurs pays en Afrique de l’est et bientôt en Afrique australe. Aussi, il faut rester vigilant. Ce n’est pas parce que le texte du « traité tripartite » est prêt que la libre-circulation sera effective. YEA.

© BBC & Afrocentricity.info

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