Profitons de la Migration pour faire des investissementsSelon les statistiques du Groupe de la Banque mondiale, la richesse mesurée en produit intérieur brut de l’Afrique subsaharienne composée de 49 pays sur 56 en Afrique n’était que de 1 648,7 milliards de $EU, soit moins de la moitié de celle de l’Allemagne en 2017, soit 3 677,4 milliards de dollars des Etats-Unis ($EU). L’Allemagne peut offrir une approche alternative, mais le risque de s’éloigner de l’efficacité allemande pourrrait être au rendez-vous.

1. TRAVAILLER ENTRE ETATS ET OUBLIER LES CONSÉQUENCES SUR LA POPULATION AFRICAINE

Les vélléités de l’Allemagne de se repositionner en Afrique doivent se déchiffrer dans le contexte d’une compétitivité accrue en Afrique : avec le Royaume Uni suite au Brexit 1 ; avec une France qui n’en finit pas de se redéfinir avec des dénis de vocabulaire – la « Françafrique économique » 2 - ; avec les Etats-Unis qui ne savent toujours pas comment démanteler la Loi sur la croissance et les perspectives économiques en Afrique dite « AGOA » 3, avec le retour ou l’incursion de plus en plus appuyée de pays comme la Russie, la Turquie, le Qatar, le Japon, etc. et bien sûr la compétition hors série de la Chine qui rafle tous les marchés et réalise en 10 ans des résultats que les ex-colonisateurs n’ont pas atteint en 60 ans par le biais de l’aide au développement.

C’est dans ce cadre que la chancelière allemande Angela Merkel a accueilli mardi le 30 octobre 2018 à Berlin les chefs d’Etat et de gouvernement de douze pays africains lors d’un sommet sur les investissements en Afrique, un sommet dénommé : « Compact with Africa 4 ».

La vision allemande, largement inspirée par le rôle accru, voire déterminant, du secteur privé allemand dans la promotion d’un partenariat nouveau avec les Etats africains, est-elle la bonne 5 ? En effet, compte tenu de la non-pérennisation des actions des grandes entreprises multinationales en Afrique et les nombreuses externalités en termes de non création d’emplois décents, de pollution environnementale et de soutien actif à la corruption institutionnalisée, ne faut-il pas associer davantage d’acteurs, notamment de la société civile et de la Diaspora africaine indépendante, dans les choix stratégiques et opérationnels pour le partenariat Allemagne-Afrique ?

Il ne faudrait pas que cette nouvelle approche contribue à un surendettement des Etats africains, comme le constat est en train de se faire avec l’approche chinoise « gagnant-gagnant » où le secteur privé chinois et même le gouvernement chinois se trouvent dans la position de créancier principal sur un nombre important de projets dits partenariats au développement 6 ?

L’Allemagne fédérale semble encore privilégier son travail avec les Etats africains alors que cette approche, non inclusive de la population africaine organisée, a échoué. Les parties prenantes au développement et la Diaspora africaine doivent pouvoir être associées pour éviter que certains, contrôlant le pouvoir étatique, n’en profitent pour s’enrichir sur le dos des populations africaines et contribuent à l’augmentation de la migration à sens unique vers les pays riches, notamment ceux qui continuent à soutenir des régimes autocratiques stables au même titre que les pays démocratiques. Le problème majeur est que les systèmes  politiques autocratiques africains s’exonèrent de rendre  des comptes aux populations. A terme, ces systèmes ne rendront pas de comptes aux sociétés privées, pressées de faire des affaires en Afrique sans se soucier de l’impact de leur engagement sur les populations et sur l’environnement.

2. VISION ALLEMANDE : DE L’INEFFICACITÉ DE L’AIDE AU PLAN MARSHALL AVEC L’AFRIQUE

Action contre la faimC’est en 2017, lors du G20 sous présidence allemande, que la Chancelière allemande, mal renseignée par ses services et écoutant la voix des chefs d’Etats africains en situation de demandeurs structurels, non plus seulement d’aide au développement mais surtout d’investissements, a cru bon de lancer un « Plan marshall pour l’Afrique ». Aucun des partenaires du G7, à savoir les pays les plus riches, ne l’ont suivie dans cette entreprise. Alors, au lieu de revoir les analyses qui ont conduit à ce choix stratégique sans adhésion, elle a préféré poursuivre en opérant des aménagements à la marge se limitant à offrir un « plan marshall allemand réduit » et sous son contrôle. Le « Compact avec l’Afrique » était né avec comme objectif de « promouvoir l’investissement privé » en Afrique.

En réalité, il s’agit de promouvoir l’investissement des entreprises allemandes prêtes à s’investir en Afrique et de commencer uniquement par les pays africains dits « réformateurs ». Le défaut est que les réformes ne concernent pas l’amélioration en termes de démocratie, de réduction de la corruption, ou encore de l’amélioration des droits humains et des libertés publiques parmi lesquelles la liberté des médias. Les réformes se limitent quasi-exclusivement à « l’amélioration du climat des affaires » permettant aux entreprises allemandes, enfin, d’obtenir des contrats et surtout de sécuriser leurs investissements. Voire de se voir « rembourser » sous forme de garanties prises en amont, une partie des investissements risqués et perdus du fait justement des « aléas  plus importants » du marché africain.

La corruption, les défauts de paiements, la multiplication du non-respect des procédures d’appels d’offres, n’en sont que quelques exemples, qui sous d’autres appelations pourront faire l’objet d’un soutien uniquement pour les entreprises allemandes, bien sûr !

Pour ce faire, il fallait innover et coaliser l’argent provenant de :

  • l’aide publique des gouvernements donateurs (dons, assistance technique, prêts concessionnels, garanties) ; avec,
  • l’argent des investisseurs étrangers directs ou en portefeuille en Afrique, ce en association avec,
  • les institutions financières internationales, continentales, régionales et nationales.

Face à l’incapacité des pays riches d’atteindre leur promesse maintes fois réitérée de consacrer 0,7 % de leur richesse nationale (produit intérieur brut) pour soutenir le développement des pays africains à la sortie des années de décolonisation en Afrique et face au constat d’échec de l’aide au développement, qui s’est avérée être un formidable instrument de promotion d’une culture de déresponsabilisation, de rente, de corruption et d’argent facile en Afrique, il fallait trouver une nouvelle stratégie. Le but était d’éviter aux entreprises allemandes de se perdre dans les méandres des ruses et astuces des élites gouvernementales et leurs structures locales d’appui et de sous-traitance, pour mieux accaparer une partie non négligeable de la richesse extraite en Afrique et dont les dividences retournent souvent dans les pays du nord sans ruissellement substantiel sur les populations locales.

3. DU PLAN MARSHALL AU « COMPACT AVEC L’AFRIQUE » DOTÉ DE 1 MILLIARD D’EURO

Bien sûr, il n’est pas question de faire à quiconque un procès d’intention. Les présidents Abdel Fattah al-Sisi d’Egypte, Abiy Ahmed d’Éthiopie et entre autres Faure Gnassingbé du Togo ont été des invités d’honneur de l’événement. En termes de démocratie, de liberté et de transparence, il y a mieux.

Mais nul ne doit faire preucve de naïveté, particulièrement le groupement patronal allemand « Afrika Verein », dont les résultats en Afrique sont obtenus le plus souvent dans le cadre de partenariats avec des régimes dits « stables » en Afrique. Encore convient-il de définir à quoi correspond réellement la notion de stabilité pour les populations opprimées et sans recours face aux abus de pouvoir et de droit !

Ces régimes dits stables savent user, et surtout absuser, de la démocratie de façade, de l’abus de droit et de pouvoir dans l’attribution des contrats d’affaires, notamment en passant par des sociétés privées africaines « amies » et affublées du titre de « concessionnaire » en chef pour les projets dits de «  développement ».

Cela contribue ainsi à la création et à l’émergence d’une classe  de nouveaux riches, à la faveur de quelques projets souvent mal ou non aboutis. Ce sont les populations qui en souffrent et peu de personnes (en Afrique ou hors de l’Afrique) font la corrélation entre les discours du patronat ou celui des Gouvernements et les conséquences souvent graves des politiques menées par le passé sur l’amélioration ou pas des conditions de vie et de pouvoir d’achat des populations africaines.

Alors quand la Chancelière allemande, Angela Merkel, a annoncé la mise en place d’un fonds doté jusqu’à un milliard d’euro 7, afin de réduire les risques liés aux investissements des entreprises allemandes en Afrique au cours des trois prochaines années et de faciliter leur entrée sur le marché africain, la compréhension n’a pas nécessairement été la même pour chacun des invités africains. Entre ceux qui sont venus avec des projets bancables et éligibles et ceux qui sont venus pour récupérer une « cagnotte », il convient de faire la différence. Le « Compact pour l’Afrique » apparaît plus comme un « Compact pour le patronat allemand ».

4. DES CHEFS D’ETAT AFRICAINS SOUS « TUTELLE D’AFFAIRES » PAR DES MULTINATIONALES ?

AFRIQUE - DE l’AIDE AU RETOUR SUR INVESTISSEMENTDans le cadre des « échanges » à Berlin le 30 octobre 2018 lors du sommet « Compact with Africa » sur les investissements en Afrique, cette logique a été poussée à son paroxysme puisque chacun des chefs d’Etat africains (11 sur les 12 prévus) ont chacun eu droit à une sorte de « garde du corps dans le business » en la personne du Président directeur général de l’entreprise allemande et transnationale qui « planifie » ou « est déjà engagée » dans l’obtention d’un contrat dans le pays « choisi », si possible sans appel d’offres, remplacés par un « dialogue compétitif »…

En  guise d’exemple, le Togo semble avoir été placé sous « tutelle d’affaires 8 » par des entreprises multinationales comme Siemens, Volkswagen ou Heidelberg Cement, cette dernière ayant déjà investi au Togo 9.

Tous ces potentiels futurs « investisseurs » allemands annoncent qu’ils s’inscrivent directement dans la « réalisation » du Plan National de Développement 2018-2022 du Togo. Sauf que de nombreux acteurs de la société civile et des journalistes qui ont souhaité approfondir leur compréhension du dossier en tentant d’obtenir de fameux PND 2018-2022 du Togo n’ont pas pu se le procurer. Le PND n’est disponible qu’auprès de certains acteurs dans le monde des affaires et souvent de futurs « sous-traitants potentiels » d’investisseurs étrangers. Ces méthodes présentent quelques similitudes avec celles utilisées durant les négociations des traités entre l’Union Européenne et les Etats-Unis (TAFTA 10) ainsi qu’entre l’Union Européenne et le Canada (CETA 11), quand les autorités européennes ou des Etats-Unis et du Canada ont systématiquement refusé la communicataion du moindre document aux observateurs institutionnels ou de la société civile, durant tout le temps des négociations.

Alors pourquoi le Togo refuse de faire le bilan objectif et avec des experts indépendants de la Stratégie de croissance accélérée et de promotion de l’emploi (SCAPE) couvrant la période 2013 à 2017, qui a été remplacée par le Plan national de développement (PND) (2018-2022) introuvable sur la place publique, sauf en bribes ici et là.

Le PND s’articule autour de trois axes principaux :

  • faire du Togo un hub logistique d’excellence et un centre d’affaires de premier ordre dans la sous-région ;
  • développer des pôles de transformation agricole, manufacturiers et d’industries extractives ;
  • consolider le développement social et renforcer les mécanismes d’inclusion avec comme objectif la création de richesses et de nombreux emplois avec comme priorité d’en faire profiter les  populations les plus vulnérables.

Le PND s’étale sur cinq (5) années avec un budget estimatif de plus de 4 622,2 milliards FCFA (soit environ 8,3 milliards $EU). L’essentiel de l’effort ne viendra pas du Gouvernement togolais mais bien du secteur privé à qui il est demandé une contribution estimée à plus de 2 999,1 milliards de FCFA (5,4 milliards $EU), soit 65% du coût global du PND. L’Etat s’engagera pour 35 % du coût total notamment pour les dépenses en investissement public autour de 1623,1 milliards de FCFA (2,9 milliards $EU) 12.

Un Plan national de développement partagé uniquement au sein d’un réseau d’affairistes au Togo, le « Compact pour l’Afrique » sous co-financement d’une association patronale allemande et bénéficiant de l’appui du Gouvernement allemand sont manifestement la face cachée d’une approche nouvelle de tutélisation d’affaires, voire d’affairistes.

Le principe de la tutelle des entreprises transnationales sur les dirigeants africains pourraient à terme remplacer la domination des Etats riches sur les Etats pauvres. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la souveraineté économique des Etats africains risquent de considérer que la défense des intérêts collectifs, la défense des services publics et du bien commun africain comme des quantités négligeables. Seuls le profit et le retour sur investissement risque de compter ! Certes utile. Mais à quel prix pour le bien-être des populations qui ont cessé de se faire rouler et opte pour la migration vers les pays qui sont à la base de mal-être en Afrique.

C’est ainsi que l’amélioration de l’environnement dans un pays établi sur la base d’un classement mondial de la Société financière internationale est détourné par les autocraties stables en Afrique comme un palliatif de leur « bonne gouvernance ». Il n’y a dans les critères retenus pour ce classement absolument rien sur la création d’emplois décents, l’amélioration du pouvoir d’achat, encore moins les dommages créés en termes de déstructuration du secteur productif, l’amélioration des capacités productives, le transfert de propriété via des privatisations vers des propriétaires extérieurs au pays et surtout le niveau d’évasion fiscale, de blanchiment d’argent atteint, structurant en filigrane une grande délinquance économique et financière en bandes organisées contre des peuples sans défenses. Il n’y a pas lieu de généraliser. Mais il n’y a pas lieu non plus d’en sous-estimer les conséquences surtout quand l’Union européenne comme au demeurant les Etats-Unis de Donald Trump sont incapables de structurer un programme digne de ce nom sur la migration circulaire afin de prendre leur part de responsabilité dans les migrations humaines anarchiques en cours. L’exemple entre le Président du Togo et le Président directeur général de Siemens est édifiant.

5. CENTRALE THEMIQUE À GAZ : MAIS PAS DE GAZ AU TOGO

La répartition entre l’apport du secteur privé étranger et les transferts de propriété vers ces mêmes entreprises étrangères n’ont pas fait l’objet d’analyses indépendantes à ce jour. Aussi, lorsque le PDG de Siemens souhaite participer à la construction d’une centrale thermique de 65 MW Tri-fuel  sur le site du Port de Lomé au Togo, il ferait bien de se renseigner sur les antécédents togolais en la matière, à savoir le dossier de la centrale thermique de Lomé avec les investisseurs américains « Contour Global » 13 . La centrale thermique de Contour Global a été inauguée le 15 octobre 2010 suite à une attribution de « gré à gré pour 192,4 millions de $EU » et a permis dès sa mise en service de mettre fin au délestage permanent dans le pays. Cette centrale tri- fuel peut fonctionner avec du fuel HFO, du gasoil ou du gaz naturel. 8 ans après, le Togo n’a officiellement pas de Gaz et l’ensemble du projet reposait sur du gaz en provenance du Nigeria acheminé par pipeline, le gazoduc ouest africain via la société WAGPCo. Finalement West African Gaz Pipilene Co. n’a pas honoré ses engagements.

Selon les sources de Afrocentricity Think Tank, le Togo a déjà attribué l’essentiel du contrat à un « concessionnaire en chef » qu’est le Groupe Eranove 14, spécialisé dans la gestion de services publics et la production d’eau potable et d’électricité. Cela s’est fait dans le cadre non pas d’un appel d’offres classique, mais d’un « dialogue compétitif » lancé  en janvier 2018 et attribué en octobre 2018 à Eranove.

Connaissant le sort négatif qui fut réservé aux 27 dialogues politiques infructueux au Togo 15, il y a lieu de se méfier du mot « dialogue » dans le monde des affaires au Togo, surtout lorsqu’elles impliquent le pouvoir politique. Ainsi dans le cadre d’un partenariat public-privé, le gouvernement togolais a signé une « convention de concession pour le design, le financement, la construction, la mise en service, l’exploitation, la maintenance et le transfert en fin de concession de la centrale, par groupe industriel panafricain Eranove ». La question est de savoir si le PDG de Siemens est au courant et surtout si le PDG de Siemens accepte d’être un sous-traitant de Eranove…, aux conditions « togolaises »… !

L’autre problème et non le moindre est que personne ne peut accéder à l’étude de faisabilité qui a préconisé que cette centrale thermique sera alimentée au gaz naturel liquéfié qui devrait provenir par voie maritime de la Guinée Equatoriale. Ainsi, si tout ne se passe pas bien, compte tenu de ces impondérables et du manque de lisibilité du projet, il sera difficile pour le Togo avec ce nouveau projet de porter la capacité de production propre du pays à 193 MW comme annoncé et espéré par le Gouvernement togolais 16.

De toutes les façons, le PDG de Siemens devra clarifier la question de savoir si la fourniture de gaz pour la centrale thermique proposée au Togo sera au rendez-vous ? Dans la négative, c’est toute la logique de l’approche allemande qu’il faudra corriger. A moins que les 1 milliard d’appui aux investisseurs ne servent de garanties pour des projets « mal ficelés » avec des dirigeants de pays africains dits « stables » et dont la politique économique contribue à augmenter notoirement le flux d’immigrés vers l’Allemagne.

6. DU PLAN MARSHALL DU G20 AU PROGRAMME DE L’ALLEMAGNE POUR L’AFRIQUE

Les pays africains suivants :  Egypte, l’Ethiopie, le Ghana et le Maroc 17, sont ceux qui ont reçu le plus d investissements étrangers au cours des dernières années

Tous les dirigeants africains s’accordent à dire que la priorité des priorités pour eux demeure les infrastrutures, l’agriculture, l’industrialisation et les nouvelles technologies de l’information et de la communication. La corruption, la mauvaise gouvernance, les concussions et détournements entre les entreprises transnationales et certains dirigeants africains sont religieusement passés sous silence. Pourtant, c’est justement la cause première des migrations massives africaines du sud vers le sud, puis du sud vers le nord, avec les conséquences dramatiques en termes de morts, de blessés, de déstructuration structurelle et culturelle des sociétés africaines et de promotion des groupements mafieux trafiquants modernes d’êtres humains.

Sur ce point, les  pays donateurs bottent en touche. Ils se contentent de « promouvoir » les organisations non gouvernementales ou les organisations des Nations Unies qui font régulièrement le  même  constat, celui de la permanence d’un mal-développement non générateur de bien-être pour les peuples africains. Ceci nonobstant le fait qu’une classe moyenne et quelques milliardaires africains, les « fameux nouveaux riches », sont en train d’émerger, faisant miroiter des marchés mirobolants pour un patronat des pays du nord qui n’a que des œillères dès  qu’il s’agit de faire de l’argent, quelqu’en soient les conséquences pour les « laissés-pour-compte » de la mondialisation.

Alors le bilan de la principale association patronale pour les échanges avec l’Afrique, Afrika-Verein der deutschen Wirtschaft ne peut faire reposer son bilan sur une simple comparaison entre l’Allemagne et la France datant de 2016 sur ses exportations en Afrique : 25,6 milliards d’euros d’exportations des groupes allemands vers l’Afrique contre 25,5 milliards d’exportations pour la France 18. La vraie comparaison doit se faire sur les externalités négatives créées en termes de non-préservation de l’environnement, sur la création à minima d’emplois pérennes et surtout sur le niveau de corruption augmentée, notamment au niveau du sommet de l’Etat et de ses sociétés privées concessionnaires sans appels d’offres.

7. MITIGER LE RISQUE EN AFRIQUE : SOUTIEN DE L’ALLEMAGNE À SON PATRONAT

Compte tenu de la démographie africaine en mode de duplication accélérée d’ici 2050 pour atteindre près de 2,5 milliards d’habitants, il est difficile pour les Etats occidentaux, grands soutiens de leurs entreprises nationales devenues transnationales de ne pas accompagner le mouvement.  L’accompagnement est d’ailleurs un grand mot. En réalité, compte tenu de l’affaiblissement des Etats et de l’importance des lobbies sur le financement des campagnes électorales dans les pays du Nord et aussi du Sud, le représentant au sommet de l’Etat occidental est graduellement devenu, avec plus ou moins de dextérité et de duplicité, le représentant de ces lobbies puissants dans leur rôle de « VRP » à savoir des voyageurs, des représentants et des placiers. Cette fonction, non inscrite officiellement dans le contrat social démocratique avec leur peuple, transforme ces gouvernants en démarcheurs qui s’adaptent et adaptent leur politique économique de soutien aux « investisseurs », afin de faciliter les activités de démarchage des nouveaux marchés émergents ou en émergence comme l’Afrique. C’est ainsi que de nombreux dirigeants occidentaux sont interconnectés, voire soudés, au-delà même des frontières nationales, au sein de structures où règnent la loi de l’omerta et de la défense mutuelle dans le cadre d’une hiérarchie interne non discutable. Ce point ne doit pas être négligé car il  conduira inoxerablement à la formation d’une gouvernance mondiale, si ce n’est pas déjà fait mais encore hermétique, parfois secrète et sibylline.

Suite à un jeu de rôle où par une multiplicité de liens, de famille, d’intérêts bien compris, de volonté de domination des uns sur les autres, par le jeu de la compétition et de la concurrence dont les règles sont faussées par l’interventionnisme subtil, de type réseautage d’affaires, groupements ésotériques ou tout simplement de liens de sous-traitance en cascade, ces VRP sont chargés d’attirer une clientèle de particuliers, d’entreprises ou de dirigeants de gouvernements, en l’espèce africains, pour le compte d’un ou plusieurs employeurs, membres de structures patronales. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la démarche de « Compact Avec l’Afrique », présentée sous la forme alléchante de la nécessité d’assouvir le besoin insatiable des dirigeants africains pour l’investissement sur le continent africain, alors même que le nombre de projets en échec, les « fameux éléphants blancs » sont encore légion, voire en augmentation.

La capacité de l’Afrique subaharienne à générer de la valeur ajoutée manufacturière (VAM) à partir de l’industrialisation a stagné, passant en 2010 de 10 % de la part du PIB à 10 % en 2017. Celle de l’Allemagne a augmenté pour la même période passant de 20 % de la part du PIB à 21 % 19.  Ces deux chiffres doivent être mis en perspective avec une dépendance de l’Afrique subsaharienne envers l’aide au développement avec près de 43 $EU par habitant 20 et les objectifs de développement humain.

Les 12 pays invités par l’Allemagne à participer au programme « Compact pour l’Afrique » ont tous un niveau élevé de dépendance envers l’aide au développement. L’exemple de quelques pays permet de rappeler que l’aide au développment, surtout lorsqu’elle sert à faciliter des « retours sur investissements » pour les entreprises des pays donateurs a eu des résultats bien mitigés, pour ne pas dire négatifs : Afrique du sud : 21 $EU ; Togo : 22 $EU ;  Ethiopie ; 40 $EU ; Ghana : 47 $EU ;  Sénégal : 48 $EU de dépendance envers l’aide au développement.
Pour mieux comprendre la problématique sur le terrain, il convient de rappeler aussi que selon les dernières statistiques disponibles, la part de la population avec moins de 5,5 $EU par jour était de 0,2 % en  Allemagne (en 2015). En comparaison, cette part de la population pauvre était de 84,7 % pour l’Ethiopie (en 2015), 90,1 % pour le Togo (en 2015)). Malgré des progrès importants, le rapport de force économique et organisationnel entre l’Allemagne et l’Afrique subsaharienne ne peut être occulté, surtout lorsque face à l’inefficacité globale de l’aide au développement, l’Allemagne s’engage à miser sur le secteur privé, plus particulièrement sur les entreprises transnationales pour investir en Afrique.

Cependant, la question se pose de savoir si l’investissement privé étranger est une solution durable au problème de la pauvreté en Afrique. L’exemple de l’entreprise transnationale Shell au Nigeria est emblématique. Avec des millions investis pour extraire près de 2 millions de barils de pétrole par jour dans le Delta du Niger au sud du Nigeria et toujours plus de 180 millions de Nigérians vivant dans l’extrême pauvreté et un environnement parmi les plus pollués et invivables. Il n’est pas étonnant qu’il y ait de nombreux Nigérians 21, parmi les migrants l’on retrouve sur le corridor central de la Méditerranée et passant par le Niger et la Libye.

Comme toutes les associations patronales, Christoph Kannengießer, le patron d’Afrika Verein (Association des entreprises allemandes pour l’Afrique) co-organisateur de la conférence du G20 ne voit que le marché potentiel important de l’Afrique et en filigrane des millions de nouveaux clients solvables. Sauf que les investissements sont risqués dans des pays où l’environnement des affaires n’est pas aussi stable que les régimes autocrates. Alors, pour obtenir plus d’engagements et de soutien de l’Etat fédéral allemand, il souhaite obtenir des garanties supplémentaires pour protéger les investissements de ses membres. Les autres aspects sont simplement considérés comme sans objet et du ressort des Etats africains… Une vision réductionniste du développement, ou plutôt limitée au développement des exportations allemandes. Pour le ministre allemand de la Coopération, Gerd Müller, « l’Europe devrait importer du jus de mangue d’Afrique, au lieu d’y exporter du poulet congelé subventionné . Sans oublier la création de nouveaux emplois. » L’approche est plus résolument « gagnant-gagnant ». Cela passe par une vraie rétrospective sur les erreurs passées 22 en termes de coopération avec les « régimes stables » et hautement corrompus tant aux plans, individuel, qu’institutionnnel.

8. SOUTENABILITÉ DU COMPACT POUR L’AFRIQUE : METTRE FIN AUX REGIMES AUTOCRATES DITS « STABLES » EN AFRIQUE

Il faut revenir à la raison. Le milliard d’euros promis par l’Etat fédéral allemand ne sera en définitive qu’une garantie, voire une contregarantie pour sécuriser les investissements des entreprises transnationales et allemandes. Ce sont ces dernières qui devront débourser en premier lieu. L’argent des contribuables allemands ne servira que de sécurité et pourra aussi être complété par des exonérations et facilités fiscales en guise d’incitation. Afin d’élargir les contrôles sur les Etats, le Fonds monétaire international a été associé à cette initiative. Pour obtenir de larges montants en termes de prêts, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement devront jouer leur rôle de relais de co-financier.

L’objectif reste louable puisqu’il s’agit de créer in fine des emplois via des investissements afin d’enrayer les migrations « non » choisies vers l’Europe et plus singulièrement vers l’Allemagne et tenter de stopper la montée des extrémistes populistes pour sauvegarder une démocratie des partis de centre-droit et de centre gauche en perdition.

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz qui a participé à la Conférence « Compact pour l’Afrique » a été discret mais a rappelé l’organisation d’un sommet Union Européenne-Afrique à Vienne en Autriche pour le 20 décembre 2018. Sauf que pour le moment, la problématique centrale de la migration circulaire semble échapper tant à l’Allemagne qu’à l’Autriche, qui préfèrent toutes deux s’arrimer sur le « combat contre l’immigration illégale en sécurisant les frontières extérieures »  en évacuant de leurs analyses les causes principales de l’origine de l’immigration à sens unique : des Etats européens qui systématiquement choisissent de soutenir des autocrates, des non-démocrates, des anti-liberté d’expression, bref non-républicains.

A vouloir persister dans ce jeu dangereux mais pourvoyeur d’importants dividendes, ils finiront tous pas se faire doubler par les partis d’extrême droite et prennent le risque de faire retourner leurs pays à une forme moderne du « fascisme » sans pour autant parvenir à stopper les vagues successives de migrants. Par contre, s’ils acceptent d’aider la Diaspora africaine indépendante et les démocrates africains non corrompus à tourner la page des régimes autocrates dits « stables » en Afrique – car garantissant partiellement et pour le moment les exportations des pays riches vers les pays pauvres et augmentant l’endettement de ces derniers -, alors peut-être qu’une nouvelle ère de coopération, de prospérité, d’investissement mutuellement bénéfique, de respect mutuel et d’inversion des vagues migratoires, grâce à une politique de migration circulaire, s’ouvrira entre le nord et le sud. Elle pourra toujours se faire avec la participation d’investisseurs privés, surtout ceux qui ne sont pas des corrupteurs. YEA.

 

4 novembre 2018.

Dr Yves Ekoué AMAÏZO

© Afrocentricity Think Tank

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