
17 juillet 2026
yeamaizo@afrocentricity.info
INTRODUCTION : GABON, LE POUVOIR POUR QUOI FAIRE ?
La question du pouvoir ne se limite pas à son mode d’accession — civil ou militaire — mais à sa finalité réelle et à son autonomie effective. Un pouvoir civil, fondé sur la contre-vérités des urnes et une absence de légitimité électorale, peut perdre sa substance lorsqu’il s’inscrit dans des logiques de dépendance extérieure, orientant les décisions publiques au détriment des intérêts nationaux.
À l’inverse, un pouvoir militaire, souvent justifié par la rupture avec un ordre défaillant, ne peut prétendre restaurer la souveraineté s’il est dépendant ou agit pour des intérêts étrangers. Ce pouvoir affichant l’ordre comme leitmotiv, peut, lui aussi, reproduire des formes d’alignement ou de captation sous influences étrangères, vidant ainsi son projet de transformation de sa crédibilité.
Dans les deux cas, lorsque les choix stratégiques échappent à une maîtrise pleinement nationale, le pouvoir cesse d’être un instrument d’émancipation et de souveraineté pour devenir un vecteur de continuité des dépendances « multipolaires ». Cela dénature profondément le combat pour la souveraineté au service du Peuple, ce qui suppose non seulement un contrôle interne des institutions, mais aussi une capacité réelle à définir et à défendre des priorités nationales indépendantes.
Le Gabon fut dirigé par Omar Bongo jusqu’à son décès en 2009, puis par son fils Ali Bongo Ondimba. Entre 2000 et 2023, le Gabon s’est singularisé par une mauvaise gouvernance marquée par une forte dépendance aux revenus pétroliers, une croissance inégale, des critiques récurrentes sur la gouvernance, la corruption et la concentration du pouvoir. Malgré un revenu par habitant élevé à l’échelle africaine, les inégalités sociales et le chômage sont demeurées très importants. Les finances publiques se sont fragilisées progressivement avec une montée inexorable de l’endettement.
Face à un manque de transparence structurelle dans les comptes publics, le Gabon post-coup d’État de 2023 serait-il en passe de se soumettre aux fourches caudines du FMI[1] ? Apparemment oui car les négociations ont commencé. Certaines des « recettes » du FMI[2] contribuent non seulement à exacerber les crises de gouvernance déjà présentes, mais aussi à différer indéfiniment la concrétisation des engagements pris envers le Peuple gabonais, au bénéfice d’équilibres macroéconomiques souvent déconnectés des réalités sociales.
Le contrat social qui fonde la contrat de confiance entre les dirigeants et le Peuple[3] gabonais serait-il oublié faute de marge de manœuvre économique ?
1. UN COUP D’ÉTAT MILITAIRE SALVATEUR ? LE PEUPLE GABONAIS S’INTERROGE…
Depuis le coup d’État militaire du 30 août 2023[4], l’idée d’un « coup d’État salvateur » divise profondément la société gabonaise. Pour une partie de l’opinion, l’intervention des militaires a mis fin à un ordre politique perçu comme verrouillé, opaque et usé, ouvrant une parenthèse d’espoir autour de la moralisation de la vie publique, de la restauration de l’autorité de l’État et d’une meilleure redistribution des richesses. Mais cette lecture est loin d’être consensuelle : d’autres y voient moins une libération qu’un basculement d’autoritarisme, où l’enthousiasme initial risque de se heurter aux contraintes de gouvernance, aux attentes sociales et à la question décisive du retour à un ordre constitutionnel crédible. En ce sens, le « délivrance d’un Etat parti» n’est pas acquis ; il se mesure désormais à la capacité du pouvoir issu du coup d’Etat militaire[5] de traduire la rupture politique en résultats concrets pour la population.
Ce coup d’Etat militaire, non critiqué par le monde occidental et sur les bouts des lèvres par la France, a ouvert la porte d’une transition conduite par le Général Brice Clotaire Oligui Nguema, a fait espérer pour certains des lendemains meilleurs notamment pour le Peuple gabonais. Le 30 août 2023, des militaires conduits par le général Oligui Nguema renversent le Président Ali Bongo, affaibli par sa maladie et refusant de démissionner, après l’annonce des résultats de l’élection présidentielle qui donnaient l’opposition gabonaise victorieuse. Or, les militaires ont refusé de publier les résultats des urnes. Les nouvelles autorités militaires ont choisi de stopper le processus démocratique et l’ajuster en fonction de leur propres intérêts et ceux des influences et lobbies étrangers qui les ont soutenus.
La junte militaire ont justifié leur coup d’Etat militaire par la volonté de restaurer les institutions et la gouvernance. Sur le plan économique, le pays faisait déjà face à des tensions de trésorerie, à une dette élevée, à l’accumulation d’arriérés et à un accès plus difficile aux financements. Entretemps, cette situation n’a fait que se détériorer sous la gouvernance militaire. C’est ainsi que face à une incapacité à faire mieux que ces prédécesseurs, le gouvernement militaire qui est devenu civil suite à des élections contestées, cherche à renouer avec le Fonds monétaire international (FMI) afin de tenter de restaurer sa crédibilité financière et d’accéder à de nouvelles sources de financement[6].
Concrètement, la dette gabonaise[7] s’élevait en 2024 à 73,11 % de la richesse nationale (Produit intérieur brut (PIB) juste après le Coup d’Etat militaire. Pour une population à l’époque de 2 225 728 d’habitants, la dette par citoyen s’était élevée à 5 845 993 FCFA, soit 8 913 Euro par citoyen. La croissance économique était de 3,38 % en 2024 avec une inflation maîtrisée en apparence à 1,14 %[8]. Mais le taux élevé de chômage de 20,06 % avec d’énormes disparités entre les zones urbaines et rurales témoignent d’une gouvernance asymétrique au profit d’une élite dirigeante et ses soutiens clientélistes et moins d’une volonté de redistribution basée sur le développement des capacités productives. Le Gouvernement issu du coup d’Etat avait de bonnes raisons de rappeler la responsabilité des gouvernements Bongo père et fils dans la situation économique en 2024. Or, depuis le coup d’Etat, il est difficile de percevoir un véritable changement de paradigme.
Le Gabon post-2023[9] n’est pas simplement un pays en transition ; c’est un État qui tente de refaire ses comptes, sa crédibilité et sa légitimité au même moment. Le coup d’État a interrompu un ordre politique, mais il n’a pas effacé les déséquilibres fiscaux, les tensions de trésorerie, ni la défiance des bailleurs[10].
Dans ce contexte, le recours au FMI n’est pas un détail technique. C’est l’aveu qu’un pays ne peut plus financer durablement ses obligations sans restaurer la confiance, clarifier sa dette et corriger sa gouvernance.
Le véritable enjeu n’est donc pas « pour ou contre » un coup d’Etat militaire au Gabon, mais de savoir si la transition gabonaise dirigé par une gouvernance à la mentalité « militaire » peut encore produire un État économiquement viable, lisible dans ses comptes publics, solvable budgétairement et viable socialement, avec en filigrane un respect des promesses électorales et du contrat social avec le Peuple gabonais.
2. UN POUVOIR MILITAIRE AVEC UN HÉRITAGE DE CRISE : RUPTURE POLITIQUE ESTHÉTIQUE SANS REFONDATION RÉELLE
Depuis le coup d’État militaire de 2023 et le refus de publier les résultats sortis des urnes, le Gabon donne l’image d’une fausse rupture politique, puisqu’elle n’est visible que dans les symboles. Cette rupture esthétique n’impacte pas encore les mécanismes réels de transformation de l’État. Le nouveau pouvoir a changé le décor, le discours et les promesses, sans pour autant dissiper l’héritage d’une gouvernance défaillante et clientéliste qui continue d’absorber les marges de manœuvre économiques du pays. La mauvaise gestion des finances publiques, les arbitrages contestables, les retards dans l’exécution des réformes et l’incapacité à restaurer une confiance durable auprès des investisseurs ont progressivement réduit la capacité de l’État à financer ses priorités sans recourir à l’endettement ou à l’appui extérieur.
Dans ce contexte, l’impression d’incompétence ou, à tout le moins, de faible maîtrise stratégique, alimente l’idée d’une transition qui change les visages plus qu’elle ne refonde les structures. Le résultat est un pouvoir militaire qui revendique la rupture, mais gouverne encore dans l’ombre d’une crise économique et institutionnelle qu’il n’a pas réussi à dépasser. De fait, le changement de régime de 2023 a créé une fausse rupture politique, mais sûrement pas une rupture institutionnelle, administrative, encore moins dans une véritable séparation des pouvoirs entre l’Etat et le judiciaire.
Alors avec l’arrivée du Fonds monétaire international que certains continuent de traiter de « pompier pyromane » puisque cette institution a accompagné le Gabon tout au long de l’ère Bongo père et fils pour le résultat qui a conduit au coup d’Etat militaire, les observateurs avisés se demandent à quelle nouvelle sauce pimentée le Gabon va-t-il être mangée ? Autrement dit, quels sont les principales coupures dans le social et les privatisations qui vont contribuer à réduire la souveraineté des Gabonais sur leurs richesses ? Surtout que très souvent, la caractéristique majeure des institutions de Bretton-Woods et plus particulièrement le FMI est de grignoter ou neutraliser, voire de faire disparaître la souveraineté économique d’un pays et contribuer à la transférer vers l’étranger. Sur l’histoire du FMI en Afrique, il faut bien constater que c’est cette approche de dilution de la souveraineté africaine qui fondent les conseils et politiques du FMI ?
Toutefois, le FMI dans ses audits budgétaires des Etats révèlent une vérité que lorsque cela conduit l’Etat à tomber sous sa dépendance, au lieu de sonner le tocsin bien plus tôt afin de faciliter les mesures correctives en amont. Pour le Gabon, le FMI relève que les déséquilibres fiscaux et insistent qu’ils doivent être corrigés sans délai pour éviter des tensions de liquidité et une trajectoire d’endettement non soutenable[11]. Cela signifie que la transition a hérité d’un État déjà fragilisé par des pratiques de gouvernance peu transparentes et par une capacité limitée à transformer la rente en performance publique. Le discours de refondation ne suffit pas à réconcilier souveraineté, efficacité et confiance[12].
3. LE PIÈGE DE LA LÉGITIMITÉ PROCLAMÉE ET ADOUBÉE PAR L’EXTÉRIEUR
Le nouveau pouvoir veut incarner la rupture avec l’ancien régime, mais cette posture devient fragile lorsque les résultats économiques tardent. Le Gabon, par la voie de son Ministre en charge de l’économie et des finances, a annoncé la mise en place d’une commission spéciale chargée d’auditer l’ensemble de sa dette publique. Cette démarche s’inscrit dans un contexte de coopération renforcée avec le FMI et la Banque mondiale, alors que le pays cherche à assainir ses finances publiques et à obtenir de nouveaux financements pour réaliser ses objectifs, notamment les infrastructures de base[13]. L’audit visera notamment à examiner les emprunts passés, les projets non réalisés, les fonds non versés au Trésor, ainsi que d’éventuelles violations de contrats et de règles budgétaires entre 2016 et 2023, soit la période avant le coup d’Etat militaire.
Coordonnée par le Ministre de l’Économie et des Finances avec l’appui du FMI, cette opération devrait durer deux à trois mois[14]. Sans cet audit, le FMI n’acceptera pas de préparer un futur programme d’appui au Gabon avec des conditionnalités discutées et acceptées d’un commun accord. Mais quid de la période après coup d’Etat militaire, à savoir entre 2023 et 2026 ? Vraisemblablement, il est plus question d’être dans le déni. Si de nombreuses preuves sortiront pour expliquer la mauvaise gouvernance passée du système Bongo, personne de sérieux ne peut accepter qu’un audit puisse faire l’impasse sur les 3 ans de gouvernance d’un régime du Président de transition issu d’un coup d’Etat militaire et qui a refusé de publier les résultats des élections sur lesquels les observateurs sur place indépendants s’accordent aujourd’hui pour conclure à la victoire de l’opposition au clan « Bongo ».
Comment réconcilier la vérité des comptes publics et donc la vérité comptable tout en offrant des signes aux partenaires aux développement que le Gabon a besoin de leur financement pour exécuter son programme économique ? Le seul fait d’avoir proclamé une rupture militairement autoproclamée avant de le valider dans des urnes contestées, ne suffit pas face à une gouvernance sans maîtrise des comptes publics. Après trois ans comme alternatif, le régime gabonais tend à montrer ses limites au point de voir la crédibilité placée en ce Président « sauveur » vaciller et voir sa crédibilité être grignotée de manière anarchique.
Au Gabon, le piège de la légitimité proclamée et adoubée par l’extérieur tient au décalage entre une autorité politique qui se veut refondatrice et une crédibilité économique qui reste fragile. Brice Clotaire Oligui Nguema, Président de la transition, Président de la République, chef de l’État au lendemain du coup d’État militaire de 2023 soutenu par des puissances extérieures et Président de la République gabonaise depuis la fin de la transition et son élection, peut bien revendiquer une légitimité issue de la rupture, mais celle-ci demeure vulnérable tant que l’État peine à maîtriser ses finances, à clarifier sa dette et à restaurer la confiance des acteurs économiques.
L’appui du FMI peut alors servir de caution technique et de signal conjoncturel pour rassurer certains bailleurs ou investisseurs, mais il ne résout pas à lui seul la crise de gouvernance ni l’érosion de la confiance interne et externe. En ce sens, l’aide extérieure peut stabiliser à court terme, sans garantir une consolidation politique durable. Autrement dit, le secours du FMI peut offrir un répit, mais il ne transformera la légitimité proclamée en légitimité réelle que si des réformes crédibles produisent enfin des résultats visibles pour la population.
Mais au plan intérieur, le doute, voire la défiance persiste, surtout avec les coupures d’électricité et d’eau récurrentes… En effet, la dette intérieure gabonaise était estimée à 4 345,7 milliards de FCFA (soit environ 6,62 milliards d’Euros) à fin novembre 2025, soit une hausse d’environ 46,6 % sur un an[15], ce signifie une priorité refusée aux acteurs et opérateurs locaux par rapport aux acteurs étrangers. La dette publique totale du Gabon qui était estimée autour 70,9 % du PIB en 2024 juste après le coup d’Etat militaire n’a fait que de gonfler passant à 78,9 % du PIB en 2025 et, selon les estimations du FMI[16], devraient atteindre les 86,1 % du PIB en 2026 et 94,3 % du PIB en 2027. Il fallait donc stopper l’hémorragie et surtout avec l’audit comprendre qu’il ne peut s’agir uniquement des erreurs de la gouvernance passée du système « Bongo » dont l’actuel Président est un héritier non sollicité. Or, avant ou après le coup d’Etat, il faut bien constater une dérive des grands équilibres macroéconomiques.
4. DÉRIVE DES ÉQUILIBRES MACROÉCONOMIQUES AU GABON : LE RECOURS AU FMI EST-IL INÉVITABLE ?
Le recours au Fonds monétaire international (FMI) intervient généralement lorsqu’un pays fait face à une insuffisance critique de financements extérieurs, compromettant sa capacité à honorer ses engagements financiers. Une telle situation survient lorsque la dette publique devient insoutenable, — ou est sur le point de le devenir —, exposant l’économie à un risque accru de défaut de paiement. Dans ce cadre, la notion de soutenabilité de la dette renvoie à la capacité d’un État à respecter ses obligations présentes et futures sans recourir à une restructuration ni entraver sa trajectoire de croissance. Cette viabilité est évaluée conjointement par le FMI et la Banque mondiale à travers des analyses prospectives sur une période d’environ dix ans, intégrant des tests de résistance à divers chocs macroéconomiques.
Au-delà du financement, un programme avec le FMI vise également à restaurer la confiance des investisseurs et des créanciers internationaux. Il s’agit notamment de garantir la continuité du service de la dette extérieure et, le cas échéant, de prioriser le remboursement des prêteurs étrangers sur la dette intérieure, conformément aux exigences souvent implicites des dispositifs de stabilisation soutenus par l’institution. La réalité est que le conseils d’administration du FMI, avec une majorité qualifiée pour les pays occidentaux, regroupés au sein de l’ Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), veille à ce que, dans la hiérarchie des remboursements, la priorité soit accordée aux créanciers et investisseurs étrangers, avant l’apurement de la dette intérieure due aux acteurs locaux.
Dans le cas du Gabon, les indicateurs macroéconomiques récents traduisent une dégradation préoccupante des équilibres fondamentaux. Selon les statistiques du FMI, le solde extérieur courant est passé de 8,8% du PIB en 2022, juste avant le coup d’État, à –3,1% en 2025, avec des projections encore plus défavorables de –4,3% en 2026 et –5,5% en 2027. Parallèlement, le solde budgétaire global, dons compris, s’est fortement détérioré, passant de –0,9% du PIB en 2022 à –8,5% en 2025, avec des perspectives de –10,0 % en 2026 et –11,2 % en 2027. Une telle dynamique ne peut être interprétée comme conjoncturelle : elle révèle des failles structurelles profondes en matière de gouvernance, de transparence et de mobilisation des recettes publiques. Les projections faites à partir des données du FMI forcent à une prise de conscience sur une possible dérive des équilibres macroéconomiques au Gabon, avec les conséquences négatives sur les populations et surtout une perte de souveraineté qui pourrait se révéler supérieure à celle subie au cours de la gouvernance Bongo père et fils.
Le débat public, notamment sur les réseaux sociaux, met en avant des critiques relatives à l’incompétence, à des choix contestés dans la composition de l’appareil décisionnel, ainsi qu’à un climat de réticence à la remontée d’informations critiques au sommet de l’État, en particulier lorsqu’elles concernent des décisions aux effets potentiellement négatifs pour les populations. Certaines analyses avancent également l’hypothèse d’une influence prioritaire d’intérêts extérieurs, notamment français, dans l’orientation des politiques publiques. Quelles que soient les interprétations, un constat s’impose : la situation économique ne s’est pas améliorée depuis le coup d’État. Dès lors, la question centrale dépasse le seul recours au FMI et renvoie à la nécessité d’un traitement rigoureux, transparent et impartial des défaillances de gouvernance au Gabon, ce à l’abri des pressions internes comme externes.
C’est donc bien la mise en lumière des indicateurs de performances macroéconomiques structurellement défaillantes au Gabon qui de l’accord avec le FMI une nécessité économique. Or, le Gabon face au FMI ne doit pas chercher uniquement à trouver une solution à la crise de soutenabilité et ou de gouvernance comme le souhaiteraient les dirigeants du Gabon et ceux du FMI, mais le Gabon de Brice Clotaire Oligui Nguema doit s’expliquer sur l’accélération de la perte de souveraineté accrue du Gabon. Il s’agit de rendre des comptes à son Peuple, et au-delà, aux Africains.
5. GABON APRÈS 2023 : L’ÉROSION DES RÉSERVES INTERNATIONALES AU CŒUR DE L’IMPASSE BUDGÉTAIRE
La comparaison des indicateurs avant et après 2023 montre que la trajectoire ne s’est pas redressée sous le régime issu du coup d’État. En moyenne, les réserves internationales sont passées d’environ 2,84 mois d’importations sur la période 2020‑2022 à 2,21 mois sur 2023‑2025, soit une baisse de l’ordre de 22 %, ce qui traduit un affaiblissement de la capacité de résilience extérieure du pays. Sur le plan de l’endettement, le ratio dette/PIB reste élevé, autour de 70‑73 % depuis 2023, dépassant le seuil de convergence de 70 % fixé au niveau régional, tandis que les perspectives pointent vers une poursuite de la hausse dans les prochaines années.
Les données de la Banque mondiale et celles de la Banque centrale des Etats d’Afrique centrale (BEAC) concordent sur le constat d’une forte chute des réserves en 2024 au Gabon après le coup d’Etat, ce en comparaison avec 2023. La Banque mondiale montre une baisse des réserves brutes (de 1,45 en 2023 à 0,64 milliards de FCFA en 2024). La BEAC montre une division par approximativement deux (2) des avoirs extérieurs nets, passant en 2023 de 213,4 milliards de FCFA à 107,3 milliards de FCFA), soit une chute d’environ 49,7 %[17] (voir le graphique ci-après).
Depuis le coup d’État d’août 2023, les difficultés budgétaires du Gabon ne peuvent plus être attribuées uniquement à l’héritage des régimes civils précédents : elles sont désormais aussi le produit des choix du pouvoir militaire, aujourd’hui civilement habillé, qui dirige le pays depuis près de trois ans. Le pays fait face à une hausse rapide de la dette publique, à de fortes tensions de trésorerie, à l’accumulation d’arriérés de paiement et à un accès plus difficile aux marchés financiers, tandis que les dépenses publiques et les besoins de financement continuent d’augmenter, comme le soulignent plusieurs analyses récentes de la situation gabonaise[18]. En effet, au sein de la Communauté des Etats de l’Afrique centrale, le Gabon qui aurait dû servir d’exemple en matière de réserves compte tenu de son potentiel pétroliers et forestiers pour une faible population, se retrouve en situation de dégradation accélérée de ses réserves depuis le coup d’Etat d’août 2026 (voir graphique ci-après).
Dans ce contexte, la capacité de refinancement du Gabon s’est nettement détériorée, comme en témoignent les analyses d’agences de notation et les difficultés accrues d’accès aux marchés signalées par la presse économique et les institutions financières. Les discussions engagées avec le FMI portent donc autant sur la soutenabilité de la dette que sur le renforcement de la gouvernance, la transparence dans la gestion des ressources publiques et l’assainissement budgétaire. Autrement dit, le passage d’un pouvoir civil discrédité à un pouvoir militaire puis civilisé dans la forme, mais sans rupture crédible sur le fond, n’a pas permis d’enrayer la dérive budgétaire : il la prolonge et, par certains aspects, l’aggrave, ce qui rend encore plus aiguë la question de la souveraineté économique réelle du Gabon.
6. GOUVERNANCE SOUS SUSPICION : VÉRITÉ DES COMPTES PUBLICS COMME TEST DE SOUVERAINETÉ ET DE TRANSPARENCE
Le FMI insiste sur la transparence dans la gestion des ressources publiques et sur la nécessité de corriger les lacunes institutionnelles. Mais elle est plus silencieuse sur la défense des intérêts des membres de son Conseil d’Administration qui sont plus intéressés à contrôler les ressources forestières et minières, les capacités productives, commerciales, logistiques et les données du Gabon. Or, un pays, sans marge de manœuvre économique du fait de l’historique de la mauvaise gouvernance, une corruption et une absence de transparence des comptes publics, est une cible idéale pour le FMI pour dérouler l’ensemble de sa panoplie d’embrigadement des dépenses de l’Etat.
Les fonctions de redistribution déjà amputées par la mauvaise gouvernance institutionnalisé sont neutralisées en priorité lors de l’intervention du FMI, ce qui bride le soutien de l’Etat aux plus défavorisés au plan social tout en stoppant l’industrialisation et l’entrepreneuriat qui ne peuvent bénéficier d’une protection limitée dans le temps afin de générer de la richesse pour tous. Le FMI n’a jamais proposé de trouver des solutions pour les pauvres spoliés de leurs terres dans le cadre d’un « déguerpissement » et d’une privatisation des terres suite à la mise en œuvre de ses préceptes. Or, il est souvent question que ceux que protègent le FMI s’accaparent les biens d’autrui, et en l’espèce les ressources et capacités productives du Gabon. Il n’a jamais été proposé de solution de type deuxième chance aux populations lors des privatisations des espaces et terres en nom collectif. Un Etat souverain aurait eu la capacité d’obliger par la Loi, les nouveaux propriétaires héritiers des mesures d’austérité du FMI, à les intégrer comme des actionnaires sans droit de vote par exemple.
C’est donc bien toute l’architecture du capitalisme hérité de la colonisation qu’il faut remettre en cause en :
- introduisant l’actionnariat populaire, avec ou sans participation minoritaire de l’État s’il est éthique ;
- promouvant des programmes et projets d’appui à l’entrepreneuriat communautaire ;
- en structurant légalement le développement des groupes d’intérêts économiques, sociaux, environnementaux et commerciaux pour sortir du cercle infernal de l’informel. Cela devrait permettre de valoriser les droits des plus pauvres et ceux qui disposent d’une faible influence sur l’Etat ou le FMI, puissent avoir droit au chapitre et décider de leur avenir commun et en communauté. Le principe de l’actionnariat populaire sans ingérence intempestive de l’Etat aurait le mérite d’attirer les capitaux de la Diaspora et de la société civile non africaine désireuse de soutenir le développement endogène.
Afrocentricity Think Tank constate qu’aucun dirigeant africain n’a encore véritablement proposé cette stratégie lorsqu’il discute avec le FMI. Il est vrai que des expériences sont en cours au Burkina Faso sans qu’une évaluation indépendante ne vienne confirmer ou infirmer les chances de réussite sur le long terme des initiatives alternatives dans ce pays.
Or, avec la mise sous tutelle de la souveraineté de certains dirigeants formatés pour avaler et digérer les « médicaments » du FMI, il y a donc comme une connivence des dirigeants et du FMI contre le citoyen lambda.
Dans un pays comme le Gabon, il y a lieu d’abord de procéder à un audit de la volonté de l’Etat post-coup d’Etat de promouvoir la vérité des comptes publics à des fins de transparence institutionnelle. La souveraineté est aussi à ce prix. Cette exigence n’est pas secondaire : elle conditionne la manière dont la dette, les dépenses et les engagements de l’État sont perçus par les populations victimes. Or, la seule perception qui intéresse le FMI est celle des créanciers, oubliant au passage qu’une partie importante de la créance, repose sur une dette inique[19] y compris celle issue d’une fiscalité injuste[20]. Si en plus il n’y a pas de données publiques fiables du fait d’une opacité institutionnelle de l’Etat, la souveraineté budgétaire devient plus qu’une fiction coûteuse[21], il s’agit d’une spoliation du Peuple, notamment la partie la plus vulnérable dite les « en-bas-d’en-bas » qui constituent la majorité de la population gabonaise, comme au demeurant ailleurs en Afrique. Or, la conjugaison :
- d’une part, d’un Etat africain qui institutionalise la mauvaise gouvernance pour enrichir qu’un cercle fermé d’affidés du pouvoir avec comme objectif de préserver à tout prix ce pouvoir sans alternative politique ; et
- des préceptes du FMI venant en soutien à cet Etat qui finalement ne subit jamais de sanctions, conduit à une institutionnalisation de l’impunité nourrie par une perte de souveraineté récurrente. Cela produit des formes multi-dimensionnelles d’externalités environnementales et sociales, avec comme conséquences, des inégalités extrêmes qui nourrissent un cycle d’endettement et de fragilité systémique.
Pour Afrocentricity Think Tank, il y a là fondamentalement une dynamique de l’endettement structurellement inégalitaire et injustice, que le FMI peine à mettre en valeur. Il ne faut d’ailleurs pas d’étonner de la vétusté et souvent de l’absence des indicateurs économiques portant sur les injustices, sur les réserves réelles d’un Etat, voire de la capacité productive et logistique d’un Etat dans les données fournies par les institutions de Bretton Woods. Ce qui peut être interprété par certains comme un manque de transparence, puisque ces données analysées par des entités indépendantes, pourraient mettre en exergue le cycle manque de transparence-mauvaise gouvernance – neutralisation de l’industrialisation – dettes[22] – créances – inégalités, un véritable système cyclique de dépendance envers le FMI orchestré par les membres influents du Conseil d’Administration du FMI.
7. L’AUDIT PARTIELLE DE LA DETTE GABONAISE COMME ACTE POLITIQUE DE TRANSPARENCE PARTIALE
L’audit annoncé par le Ministre de l’économie et des finances du Gabon devrait avoir lieu en 2026. Il est question de réexaminer l’historique de la dette publique, avec l’appui du FMI, afin de clarifier les engagements et d’identifier les éventuelles irrégularités[23]. Il est question d’interroger la mémoire financière et budgétaire de l’État gabonais[24]. L’objectif devrait donc être d’établir la vérité des comptes publics avant et après le coup d’Etat et accessoirement de redistribuer les responsabilités politiques.
La réalité à ce jour est que cet audit partiel de la dette gabonaise se présente plus comme un acte politique de transparence sélective. La clarification financière risque d’être partielle et partiale et les éventuelles régularités n’avoir que les mêmes auteurs, ceux d’avant le coup d’Etat du 30 août 2023.
La portée réelle soulève une question centrale : s’il se limite principalement à la période antérieure au coup d’État de 2023, sans couvrir de manière exhaustive les engagements, dépenses et arbitrages pris entre août 2023 et 2026 par les autorités de transition, alors il ne s’agit plus d’un audit total, mais d’une transparence partielle à forte charge politique. Dans ce cas, l’exercice risque de reconfigurer la mémoire budgétaire de l’État en ciblant surtout l’héritage de l’ancien régime, tout en suspendant l’examen critique de la gouvernance actuelle post 2023.
Une telle sélectivité pose un problème de fond : le pouvoir issu du coup d’État d’août 2023 avait précisément justifié sa prise de responsabilité par la promesse de moraliser les finances publiques, de restaurer l’ordre budgétaire et de corriger les pratiques opaques du passé. Or, si l’audit exclut ou atténue la période de gestion post-coup d’État, il devient difficile de distinguer ce qui relève de la continuité, de la rupture ou de la simple instrumentalisation du diagnostic financier. Le risque est alors celui d’un État qui se juge lui-même, fixe lui-même le périmètre de l’enquête, et choisit les responsabilités qu’il souhaite exposer. Dans ces conditions, l’État apparaît à la fois comme juge et partie, ce qui fragilise la crédibilité de la démarche.
Le traitement marginal de la dette intérieure accentue encore cette impression. Les dettes envers les nationaux ne sont plus prioritaires. Or, ce sont ces nationaux qui ont « élu » ce Président issu d’un coup d’Etat. En la réduisant à une variable secondaire, presque négligeable, l’audit peut être perçu comme une mesure punitive dirigée avant tout contre les créanciers ou les acteurs économiques locaux, tandis que les responsabilités politiques internes restent partiellement hors champ. Cette asymétrie interroge : pourquoi la dette due aux entreprises, fournisseurs, prestataires et acteurs nationaux semble-t-elle moins urgente à examiner que la dette extérieure, alors même qu’elle affecte directement la trésorerie des ménages, l’emploi et la survie du tissu productif ? Une telle hiérarchisation peut donner le sentiment d’un système qui protège d’abord sa réputation internationale avant de traiter des souffrances économiques du citoyen gabonais.
Dès lors, la question n’est pas seulement technique[25], elle est profondément politique : l’audit est-il un instrument de vérité ou un mécanisme de sélection de la vérité ? Et le FMI, en accompagnant ce processus, peut-il réellement en garantir l’équilibre s’il ne participe pas à un dispositif indépendamment structuré, incluant des institutions non étatiques, des experts autonomes et des contre-pouvoirs crédibles ? À défaut, le risque est de voir se consolider l’idée d’une « démocratie » imposée sous contrainte, où le citoyen gabonais devient le principal débiteur d’une transition qu’il n’a ni choisie, ni contrôlée, tandis que la transparence annoncée demeure incomplète, sélective et politiquement orientée.
8. LE FMI N’EST JAMAIS UN ARBITRE NEUTRE : PLUS GARDIEN DES INTÉRÊTS DES CRÉANCIERS QUE DE CEUX DES ÉTATS OU DES PEUPLES.
Dans les faits au Gabon comme ailleurs en Afrique, le FMI fonctionne comme un arbitre de crédibilité. Son intervention ne garantit pas la prospérité, mais elle peut rouvrir l’accès à d’autres sources de financement pour payer des dettes-créances venues à échéance, non sans des taux d’intérêts usuriers.
Dans son rapport d’avril 2026 sur les perspectives régionales de l’Afrique subsaharienne[26], le FMI rappelle que le contexte régional reste contraint, avec des risques baissiers élevés et des vulnérabilités. Les autorités gabonaises, et par extension africaines, doivent cesser de considérer le FMI comme un arbitre neutre ou un simple technicien. La grande propagande de la dette dite « cachée » au Sénégal[27] ou ailleurs, relève très souvent des analyses et prévisions qui ont été conseillées, quand ce n’est pas imposées, au Gouvernement sénégalais de Macky Sall. Pourtant, faire porter l’essentiel de la responsabilité sur le nouveau gouvernement de rupture est un acte politique du FMI et qui consiste indirectement à « stopper net » la marge de manœuvre du nouveau gouvernement à mettre en œuvre le programme économique et social du parti PASTEF d’Ousmane Sonko, ex-premier ministre et président de l’Assemblée nationale et son acolyte Diomaye Faye devenu Président du Sénégal, qui a gagné les élections dans les urnes.
Il faut cesser de présenter le FMI comme un « juge de paix » au-dessus des crises gabonaises. Dans le cas du Gabon, le Fonds a longtemps accompagné un système dont il connaissait déjà les failles de gouvernance, les déficits de transparence et la dérive budgétaire, tout en se contentant trop souvent de réformes répétées qui n’ont pas empêché l’aggravation de la crise. Le FMI risque de ne « certifier » au Gabon comme ailleurs en Afrique, une situation qu’il a contribué, par sa présence institutionnelle quasi-permanente[28], son conseil stratégique et ses validations successives[29], à rendre supportable politiquement une forme de mauvaise gouvernance en Afrique qui permet de défendre les intérêts des membres influents du FMI.
La réalité historique est que le FMI ne fonctionne bien que si le pays ciblé, officiellement qui a fait une demande auprès du FMI, est considéré comme « en situation de surendettement », ce qui justifie son intervention et les affirmations selon lesquels le FMI ne peut pas prêter au pays endetté tant qu’il n’a pas restructuré sa dette auprès de ses créanciers extérieurs, avec au passage sa pensée unique de son attachement à l’austérité et non au soutien ciblée du soutien au développement de la capacité productive en Afrique assurant ainsi des emplois décents.
Il y a au moins trois responsabilités du FMI à considérer pour ceux qui font l’éloge d’une institution qui serait plus utile si elle servait les intérêts des Peuples, y compris au sein de l’OCDE, et moins et prioritairement celui des membres influents de son Conseil d’Administration.
8.1 Première responsabilité du FMI : avoir normalisé l’anormal
Le FMI savait que le Gabon faisait face à une faiblesse de gouvernance, à une transparence défaillante[30] et à une situation fiscale précaire bien avant le coup d’État de 2023. Pourtant, la logique des consultations et des programmes a souvent abouti à traiter ces dysfonctionnements comme des écarts corrigibles, plutôt que comme un système durablement dévitalisé. Résultat : on a administré la crise au lieu de la prévenir[31].
8.2 Deuxième responsabilité du FMI : avoir dialogué avec le sommet de l’Etat, pas avec les représentants indépendants du « sommet » de la société
Les missions du FMI ont surtout travaillé avec l’exécutif et l’administration, alors que les citoyens, les syndicats, les organisations civiques et les institutions indépendantes sont restés en marge du processus. Cette méthode produit des rapports élégants, mais elle ne construit pas une légitimité sociale des réformes. Le Fonds a donc validé des trajectoires économiques sans installer de contre-pouvoirs indépendants capables d’empêcher la répétition des mêmes dérives.
8.3 Troisième responsabilité du FMI : avoir laissé perdurer une économie de la non-transparence et de l’impunité
Les propres documents du FMI reconnaissent que les déséquilibres budgétaires, les arriérés, les faiblesses de gestion et les problèmes de transparence ont continué malgré les alertes. Quand les mêmes recommandations reviennent d’année en année, cela ne signifie pas seulement que l’État n’exécute pas : cela signifie aussi que le dispositif international n’a pas réussi à imposer des changements de fond. Le FMI ne peut donc pas prétendre découvrir aujourd’hui une crise qu’il a vue se construire, quand il n’en était pas complice. Pour le Gabon, le FMI avait déjà signalé, dans sa consultation au titre de l’Article IV de 2024, l’existence de déséquilibres budgétaires susceptibles d’engendrer une dynamique d’endettement non soutenable. Il apparaît donc difficile de considérer que les difficultés actuelles aient été totalement imprévues par l’institution[32].
9. CE QUE L’AFRIQUE DOIT COLLECTIVEMENT EXIGER MAINTENANT DU FMI
Le vrai scandale n’est pas que le FMI exige des réformes ; c’est qu’il continue de les concevoir comme un dialogue fermé entre d’une part, des technocrates, -certains africains de surcroit, formatés à son image, et d’autre part, le pouvoir exécutif. Pour éviter de reproduire les mêmes impasses, le Fonds devrait associer de façon formelle à ses analyses et conseils :
- des représentants indépendants de la société civile ;
- des universitaires multidisciplinaires et des économistes indépendants y compris de la Diaspora africaine ;
- des organisations professionnelles et de défense des intérêts des consommateurs et des associations ;
- des organes africains de contrôle indépendants de l’Etat africain dans leur analyse ;
- les institutions en charge du suivi citoyen des engagements pris par l’Etat et le FMI ; et
- des juridictions spécialisées africaines qui peuvent dire le droit sans être menacées par le pouvoir en place.
Il faut aussi que les audits et programmes financiers incluent une lecture réelle de la dette intérieure[33], des arriérés et des impacts sociaux, environnementaux et d’humiliation des citoyens et des peuples des ajustements, au lieu de privilégier uniquement la dette extérieure et la confiance des créanciers. Sans cela, le FMI restera un certificateur de crédibilité pour les bailleurs, voire un incitateur de transfert de marge de manœuvre de l’Afrique vers le conseil d’administration du FMI sans aucune garantie de justice économique pour les populations.
Rappelons toutefois qu’avec un stock total de dette publique du Gabon établi à 7 131,6 milliards FCFA (soit 10,88 milliards d’Euros.) en 2022[34]. La dette intérieure représente 36,6 % du stock total de dette publique en 2022 et avait modérément progressé de 1,6 % par rapport à 2021.
En clair, le Fonds doit sortir de son « faux » rôle de « juge de paix commode » et accepter d’être aussi interrogé sur sa propre part dans la reproduction des mauvaises gouvernances. En réalité, personne n’audite le FMI lui-même. En fait, le FMI fait son propre audit. Un boa qui se mord la queue dirait-on en Afrique. C’est à cette condition seulement qu’un programme FMI au Gabon pourra devenir un instrument de redressement national, et non une simple mise en ordre financière au profit de l’extérieur.
Pour sortir des approches et errements macroéconomiques persistantes[35] du FMI, il est suggéré que les dirigeants africains, volontaires et souhaitant défendre leurs populations avant les intérêts étrangers, s’associent, créent des groupes d’experts intra-africains et multidisciplinaires, pour constituer une capacité d’influence pouvant influencer le conseil d’administration du FMI à s’atteler aux priorités suivantes (liste non exhaustive) :
- Inclusivité : associer au processus de décision fiscale différents groupes économiques, environnementaux, sociaux, notamment les femmes, les jeunes et les personnes en situation de handicap ;
- Transparence : garantir la clarté dans l’élaboration, l’examen et l’adoption du projet de loi de finances ;
- Fiscalité équitable : tenir compte des fortes disparités socio-économiques entre les citoyens, intergénérationnelles comme interrégionales en pays et au sein des pays, afin de répartir l’effort fiscal de manière juste ;
- Responsabilité : assurer une utilisation rigoureuse et traçable des recettes fiscales, en les orientant vers les services publics et les projets de développement qui génèrent de la valeur et conserve la souveraineté aux nationaux ;
- Services sociaux : donner la priorité aux dépenses en faveur des services essentiels, notamment la santé, l’éducation et les infrastructures, en particulier dans les zones marginalisées[36] ;
- Externalités et environnement. Ecouter les acteurs du terrain afin d’intégrer les coûts induits sur l’environnement et le climat, et prendre en charge les frais de restauration des espaces suite à des projets déséquilibrants le bien-être et favorisés par des soutiens divers du FMI aux créanciers indélicats.
Aussi, une négociation avec le FMI ne doit plus se faire « sous contrainte ». Plus la trésorerie se tend pour un pays et que le déficit budgétaire s’accroit, plus la négociation devient asymétrique. Le FMI peut alors imposer un rythme de réformes plus rigoureux, tandis que le gouvernement cherche à préserver sa marge politique.
Le vrai rapport de force se joue sur la capacité de l’État à retarder ou à absorber le coût social et environnemental des ajustements. Or, l’Etat africain, quasi-systématiquement, refuse d’être responsable du coût social et du coût environnemental. Or, en refusant cela et souvent en « transférant » cette responsabilité sur le FMI, l’Etat africain se met littéralement « sous tutelle ». Il est alors incapable de définir le contenu, la séquence, et même l’horizon politique puisque le propre des « ajustements structurels » est de n’être en réalité que des « ajustements conjoncturels à répétition[37] ».
10. DÉFICIT BUDGÉTAIRE : AVANT ET APRÈS 2023
L’analyse comparative des déficits budgétaires avant et après le coup d’État militaire d’août 2023 constitue un passage essentiel pour évaluer les effets réels du changement de régime sur la gestion des finances publiques au Gabon. En effet, le déficit budgétaire reflète l’écart entre les recettes et les dépenses de l’État et constitue un indicateur central de la soutenabilité des finances publiques. Il est proposé de considérer deux principaux indicateurs : le solde budgétaire et la dette publique du Gabon entre 2011 et 2027 (voir graphiques ci-après).
Comparer l’évolution sur les deux périodes permet de déterminer si la transition politique s’est accompagnée d’une amélioration, d’une dégradation ou d’une simple continuité des pratiques budgétaires. Cette démarche est d’autant plus pertinente que les nouvelles autorités ont justifié leur prise de pouvoir par la nécessité de restaurer la gouvernance économique, d’accroître la transparence des comptes publics et de redresser la situation financière du pays. L’étude des déficits budgétaires avant et après le coup d’Etat de 2023 offre ainsi un cadre d’analyse permettant d’apprécier concrètement l’impact du changement institutionnel sur les équilibres budgétaires et la trajectoire des finances publiques gabonaises.
10.1 Analyse des finances publiques gabonaises avant et après le coup d’État de 2023
L’évolution du solde budgétaire et de la dette publique gabonaise met en évidence une dégradation préoccupante des finances publiques depuis le début de la décennie 2020. Le premier constat est qu’entre 2011 et 2019, le Gabon enregistrait en moyenne un solde budgétaire positif de 0,5 % du PIB, ce qui signifie que les recettes publiques couvraient globalement les dépenses de l’État. Cette performance constitue la seule période de l’échantillon où les finances publiques apparaissent durablement équilibrées. Depuis 2020, aucun gouvernement gabonais, qu’il soit civil ou issu de la transition militaire, n’est parvenu à retrouver ce niveau moyen d’excédent budgétaire[38].
10.2 Avant le coup d’État : une situation déjà fragilisée
La période 2020-2022 est marquée par des déficits budgétaires continus (-2,2 %, -1,9 % et -0,9 % du PIB) ainsi que par un niveau de dette nettement supérieur à celui observé durant la décennie précédente. La dette publique atteint notamment 83 % du PIB en 2020 avant de reculer progressivement à 65,6 % en 2022. Malgré cette amélioration relative de l’endettement, les comptes publics restent déficitaires et ne retrouvent jamais l’équilibre observé avant 2020.
L’année 2023 apparaît comme une exception avec un excédent budgétaire de 1,8 % du PIB. Toutefois, cet excédent intervient dans un contexte politique particulier marqué par les derniers mois du régime d’Ali Bongo puis le coup d’État d’août 2023. La dette publique demeure élevée à 70,6 % du PIB, soit un niveau très supérieur à la moyenne de 2011-2019.
Aussi, avant le coup d’État militaire de 2023 au Gabon, il existait un déficit déjà structurel préexistante. Le Gabon n’est pas entré en crise budgétaire avec le coup d’État ; il y était déjà exposé. Le FMI et les analyses connexes montrent que les comptes publics étaient marqués par des déséquilibres persistants, une dépendance aux recettes pétrolières et une gestion budgétaire sous tension. La période antérieure à 2023 se caractérise donc par une vulnérabilité structurelle plus que par un effondrement soudain. Autrement dit, le coup d’État a révélé une fragilité préexistante, il ne l’a pas créée[39].
10.3 Après le coup d’État : une détérioration rapide des équilibres budgétaires
Les données FMI montrent qu’après la prise du pouvoir par les militaires, la situation budgétaire se dégrade fortement. Le solde budgétaire retombe à -3,3 % du PIB en 2024 avant de plonger à -8,5 % en 2025. Les projections du FMI anticipent une poursuite de cette détérioration avec des déficits atteignant -10,0 % du PIB en 2026 puis -11,2 % du PIB en 2027.
Parallèlement, la dette publique suit une trajectoire ascendante. Après 70,9 % du PIB en 2024, elle progresserait à 78,9 % en 2025, 86,1 % en 2026 et 94,3 % en 2027. Selon ces projections, le Gabon se rapprocherait ainsi du seuil symbolique de 100 % du PIB en matière d’endettement public.
Une transition qui peine à démontrer son efficacité budgétaire. L’analyse des statistiques suggèrent que la transition n’a pas, jusqu’à présent, permis de restaurer la discipline budgétaire annoncée lors du changement de régime. Alors que les nouvelles autorités avaient mis en avant la nécessité d’assainir la gestion publique et de renforcer la transparence financière, les indicateurs disponibles font apparaître une forte aggravation des déficits et une dynamique d’endettement croissante.
D’un point de vue strictement économique, les données actuellement disponibles ne permettent donc pas de conclure à une amélioration de la soutenabilité budgétaire depuis 2023. Au contraire, les projections du FMI laissent entrevoir une dépendance accrue au financement par la dette et des marges de manœuvre budgétaires de plus en plus réduites.
Les perspectives dressées par le FMI sont particulièrement défavorables et clairement négatives. Si les prévisions se matérialisent, le Gabon enregistrerait trois années consécutives de déficits très élevés entre 2025 et 2027, tandis que la dette publique augmenterait de plus de 23 points de PIB sur la même période, passant de 70,9 % à 94,3 % du PIB. Dans ce contexte, l’enjeu principal n’est plus seulement de financer les dépenses publiques, mais de restaurer durablement la crédibilité budgétaire de l’État. Faute d’un ajustement des finances publiques ou d’une augmentation importante des recettes, la trajectoire projetée par le FMI laisse entrevoir une vulnérabilité croissante du pays face aux contraintes de financement et aux négociations avec les bailleurs internationaux.
Après le coup d’État militaire de 2023, on assiste en sourdine à une aggravation de la pression du FMI. Après 2023, la correction budgétaire est devenue plus difficile à mener parce qu’elle devait simultanément restaurer la confiance, financer la transition et répondre aux attentes sociales. Dans son rapport de 2026 sur les économies subsahariennes, le FMI a insisté sur le fait que les économies de la région doivent composer avec un environnement externe plus difficile, ce qui renforce l’importance de la discipline budgétaire et de la crédibilité institutionnelle[40]. Pour le cas du Gabon, le déficit n’est plus seulement un problème conjoncturel, mais bien structurel et donc un véritable test de gouvernabilité des dirigeants successifs au pouvoir.
10.4 Le déficit comme symptôme de la capacité politique à restaurer une gouvernance maîtrisée
Le déficit budgétaire doit être lu comme un symptôme de la qualité de l’État. Lorsqu’il se combine à des arriérés, à des difficultés de trésorerie et à des engagements mal maîtrisés, il révèle une crise de pilotage, voire de pilotage à vue malgré de nombreuses années au pouvoir pour certains. La transition gabonaise tente de corriger cela, mais elle doit le faire avec un espace budgétaire réduit et des attentes élevées[41]. Mais, sans programme initial et en refusant d’annoncer les résultats des élections, le nouveau pouvoir issu du coup d’un coup d’Etat a choisi, indirectement la voie de la subordination, et c’est précisément ce qui rend l’accord avec le FMI presque inévitable. Or, confier indirectement la capacité politique à restaurer une gouvernance maîtrisée au FMI devient un gageure compte tenu de la non-neutralité du FMI.
11. DETTE PUBLIQUE, ACCES AUX MARCHÉ ET CRÉDIBILITÉ FINANCIÈRE : BESOIN D’UN ACCORD AVEC LE FMI
Depuis plusieurs années, la question de la dette publique est devenue un enjeu central de la stabilité macroéconomique du Gabon. Dans un contexte marqué par la transition politique ouverte après le coup d’État d’août 2023, les autorités doivent simultanément financer des besoins budgétaires croissants, rassurer les investisseurs et préserver l’accès du pays aux marchés financiers internationaux. Or, la crédibilité d’une stratégie d’endettement ne dépend pas uniquement des annonces gouvernementales ; elle repose également sur la confiance des bailleurs de fonds, des agences de notation et des investisseurs internationaux.
Cette confiance apparaît aujourd’hui étroitement liée à l’évolution des discussions entre le Gabon et le Fonds monétaire international (FMI). En l’absence d’un programme formel ou d’un accord clairement défini, les marchés demeurent prudents et intègrent une prime de risque plus élevée dans leurs décisions de financement. Le résultat est un renchérissement potentiel du coût de la dette pour l’État gabonais, au moment même où les déficits budgétaires se creusent et où les besoins de financement augmentent. Dans ces conditions, l’attente d’un signal positif du FMI ne constitue pas seulement une question diplomatique ou institutionnelle ; elle est devenue un facteur déterminant pour la crédibilité financière du pays, l’accès au crédit et la soutenabilité de sa trajectoire budgétaire à moyen terme.
Avec la dette publique qui augmente dramatiquement, l’accès au financement des marchés s’amenuisent avec des coûts en augmentation grevant en retour la dette de l’Etat. Or, tout ceci est la résultante d’abord du coût du silence sur la vérité des comptes publics gabonais. Il n’est donc pas étonnant que les autorités nouvelles tentent de savoir au moins le niveau « exact » de la dette et en filigrane, le niveau exact de la marge de manœuvre économique du Gouvernement de transition. Mais entretemps, le financement du Gabon devient plus cher : les bailleurs et investisseurs attendent un signal du FMI. Les conditions extérieures d’accès aux marchés financiers demeurent difficiles et que la prudence budgétaire, non respectée compte tenu des prévisions entre 2026 et 2027, est essentielle pour préserver les marges de résilience.
Pour le Gabon, cela signifie qu’un retard dans l’accord avec le FMI augmentera mécaniquement le coût du financement et réduira la flexibilité budgétaire. En fait, l’État gabonais ne paie pas seulement sa dette[42] : il paie aussi le prix de l’incertitude[43].
La Banque mondiale n’a confirmé en 2026 son appui à des secteurs sensibles comme l’eau, l’assainissement et l’électricité que si un cadre où la consolidation macroéconomique est mise en place[44].
En pratique, cela signifie que les bailleurs peuvent financer, mais qu’ils le font de manière plus sélective, en cherchant des garanties de discipline et de transparence. Le FMI agit donc comme un déclencheur de confiance plutôt que comme un simple créancier. Sur l’ensemble de la dette gabonaise, les engagements du Gabon envers le FMI ne représenteraient qu’environ 6 % de la dette publique totale[45], alors que l’institution exerce une influence déterminante sur la perception du risque souverain par les marchés financiers, les bailleurs de fonds et les agences de notation.
12. CONTRAT SOCIAL OUBLIÉ : UNE GOUVERNANCE SANS TRANSFORMATION SOCIALE AU GABON
Un régime peut changer, mais si la vie quotidienne ne s’améliore pas, le contrat social reste rompu. Toutes les institutions des Nations Unies y compris la Banque mondiale[46] rappelle que la coopération avec le Gabon vise une croissance durable et inclusive, orientée vers les ménages et le secteur privé. La légitimité d’un pouvoir politique issu ou pas d’un coup d’Etat militaire, ne tient pas seulement à la stabilité politique, elle dépend aussi de la distribution des bénéfices de la croissance. Or, la transition gabonaise issue du coup d’Etat de 2023 n’a pas encore prouvé qu’elle pouvait convertir la rupture politique en gain social.
La confiance du peuple ne se décrète pas, elle se mérite par des résultats visibles et une parole publique tenue.
Lorsque le pouvoir se contente des apparences honorifiques et des avantages pécuniaires, il finit par sous-estimer la profondeur des attentes sociales. Or, un État qui parle au nom du peuple mais gouverne sous contrainte extérieure perd progressivement sa crédibilité.
Les citoyens ne jugent pas seulement les discours, ils jugent la capacité à améliorer leur vie quotidienne.
Emploi, services publics, justice sociale et transparence sont les véritables critères de légitimité.
Dès lors, la répression des voix critiques et l’éloignement des réalités populaires aggravent la rupture de confiance.
Un pouvoir qui confond visibilité politique et autorité réelle s’expose à l’usure rapide de son assentiment.
Car la fonction de gouverner n’est pas de paraître, encore moins de « se servir » mais de « servir ses concitoyens en priorité » et de répondre aux besoins concrets de la nation.
Quand la promesse populaire reste sans traduction matérielle, le contrat social se fragilise.
Et c’est alors que le peuple comprend que le pouvoir, fasciné par ses attributs, a oublié sa raison d’être.
L’État face à la promesse populaire semble devenir « muet » ou « répressif » notamment envers les médias indépendants. La population attend des résultats tangibles : emploi, services publics, transparence et réduction des tensions sociales et mieux-être. Mais les réformes de consolidation budgétaire imposées ou encouragées par les bailleurs créent souvent des coûts de court terme. Le risque est alors de voir un pouvoir qui parle au nom du Peuple mais gouverne sous contrainte extérieure, et donc subi des pressions externes pour défendre en priorité des intérêts étrangers au Gabon. C’est cette contradiction qui nourrit le sentiment d’un contrat social oublié.
13. LE GABON FACE AU DEFI DES NÉGOCIATIONS AVEC LE FMI : SOUVERAINETÉ SOUS TUTELLE OU PRAGMATISME FINANCIER
Au lendemain de la transition politique ouverte en août 2023, le Gabon se trouve confronté à une double exigence : préserver sa souveraineté décisionnelle tout en rétablissant la confiance des marchés financiers et des partenaires internationaux. Cette situation place les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) au cœur du débat économique national. Si une partie de l’opinion publique perçoit l’intervention du FMI comme une forme de tutelle susceptible de limiter l’autonomie des politiques publiques, d’autres y voient un passage nécessaire pour restaurer la crédibilité financière du pays et faciliter l’accès à des financements à des conditions soutenables.
Cette question est d’autant plus importante que le FMI souligne lui-même la nécessité pour le Gabon de renforcer la transparence dans la gestion des ressources publiques, de rétablir la soutenabilité budgétaire et de corriger les déséquilibres fiscaux qui menacent la stabilité macroéconomique du pays. Le Fonds estime notamment que les déséquilibres budgétaires doivent être traités de manière urgente afin d’éviter une dynamique d’endettement difficilement soutenable[47].
Dans ce contexte, l’enjeu pour les autorités gabonaises n’est pas de choisir entre souveraineté et coopération internationale, mais de déterminer dans quelles conditions un accord avec le FMI peut contribuer au redressement économique sans remettre en cause les priorités nationales de développement. La véritable question est donc de savoir comment négocier avec le FMI sans perdre le cap des objectifs économiques et sociaux définis par le Gabon lui-même.
Le défi du Gabon n’est pas de rejeter le FMI, mais de négocier un programme qui n’écrase pas complètement la priorité sociale et le rythme politique de la transition. Une marge de manœuvre existe, mais elle est étroite et passe par une diversification des sources de financement et surtout une capacité à transformer les financements obtenus en des créations de valeurs ajoutées et de richesses partagées pour la grande majorité du peuple gabonais. Or, plus l’urgence financière est forte, plus le pays dépend d’un accord rapide. Le coût de l’attente est donc élevé et diminue autan la capacité de l’Etat gabonais de transition à imposer son point de vue. Comment négocier sans perdre sa marge de manœuvre économique et financier ? Un défi qui demande de l’expertise, de l’expérience et sûrement pas l’improvisation.
La notion de « tutelle » n’est pas seulement polémique ; il décrit une situation où la crédibilité externe dépend de conditions définies hors du pays. Le Gabon en transition peut encore préserver une part d’initiative s’il transforme le dialogue avec le FMI en levier de réorganisation interne.
Toutefois, sans réformes crédibles, la tutelle devient une conséquence de la faiblesse, non un choix stratégique. La tutelle du FMI se présente alors comme le coût à payer pour retrouver une crédibilité à court terme. Pour le long terme, la transition doit céder la place à un Etat post-transition où le Peuple aura choisi un programme de gouvernement et un contrat social sans influence étrangère.
14. CONCLUSION. DÉFIS DU GABON POST-2023 : DU CHANGEMENT POLITIQUE A LA RECONSTRUCTION DE LA CONFIANCE
Le Gabon post-2023 se situe à la croisée des chemins entre l’ambition d’une refondation institutionnelle et la persistance de fragilités économiques profondes. Entre la refondation affichée et les vulnérabilités persistantes, l’autoritarisme -issu d’un coup d’Etat ou pas- est hors sujet.
L’accord recherché avec le FMI ne constitue pas une fin en soi ; il représente avant tout un indicateur de la capacité de l’État à connaître de manière approfondie l’état de ses comptes publics, à restaurer sa crédibilité financière, à maîtriser ses finances publiques et à rétablir la confiance des investisseurs comme de ses partenaires internationaux.
Déficit budgétaire, dette publique, audit des engagements de l’État et transparence ne relèvent pas de problématiques distinctes. Ils traduisent les différentes facettes d’une même question fondamentale : celle de la confiance accordée à la gouvernance économique du pays. Tant que cette confiance demeurera fragile, les conditions de financement resteront coûteuses et les marges de manœuvre publiques limitées.
La réussite de la transition dépendra donc de sa capacité à transformer les réformes annoncées en résultats mesurables. Si le pouvoir parvient à faire du dialogue avec le FMI un instrument de normalisation financière et de renforcement institutionnel plutôt qu’un symbole de dépendance, il pourra consolider sa crédibilité et démontrer la pertinence de la rupture engagée en 2023.
À l’inverse, si les déséquilibres budgétaires et l’endettement continuent de s’aggraver sans perspective claire de redressement, la promesse de changement portée par la transition risque d’apparaître inachevée. Dans une démocratie, il appartiendra alors aux citoyens gabonais, à travers les mécanismes de représentation et de participation politique qu’ils auront librement choisis, de déterminer la direction qu’ils souhaitent donner à l’avenir du pays. A défaut, ladite rupture politique de 2023 restera une opération de charme pour préserver un pouvoir qui n’appartient pas véritablement et totalement au Peuple gabonais.
Le Gabon post-2023 cherche moins un simple appui financier qu’un rétablissement de sa crédibilité institutionnelle et budgétaire. Dans cette perspective, l’intervention du FMI peut être analysée comme un mécanisme de soutien à la stabilisation macroéconomique, tout en soulevant des interrogations sur la qualité des choix de politique publique lorsqu’ils prolongent la dépendance extérieure ou alourdissent la charge supportée par la collectivité nationale.
Sans imputer au FMI une faute, bien que la responsabilité juridique directe devrait être de plus en plus engagée, il est possible de souligner que certaines recommandations ou conditionnalités peuvent, selon leur mise en œuvre, produire des effets défavorables sur le patrimoine économique de l’État et sur l’intérêt général. Le débat porte donc moins sur une faute établie que sur le risque d’un « ajustement structurel » qui, s’il n’est pas maîtrisé, pourrait fragiliser davantage la souveraineté économique et le contrat social.
Le FMI apparaît ainsi comme un révélateur des limites actuelles de gouvernance favorisant la dépendance de l’Afrique envers des créanciers, et de plus en plus comme un acteur dont la responsabilité serait en elle-même engagée, d’où son rôle ambigu sur une forme « d’accompagnement » du défaut de transparence, voire de l’opacité sur la vérité des comptes publics en Afrique et au Gabon ou au Sénégal en particulier. En l’espèce, la question centrale demeure celle de la capacité de l’État gabonais en transition à restaurer, par des choix transparents et soutenables, une trajectoire économique compatible avec l’intérêt national.
Si la promesse de changement née en 2023 restait inaboutie, il appartiendrait alors à d’autres dirigeants, investis d’un mandat fondé sur un programme librement choisi par le peuple gabonais, de poursuivre l’œuvre de redressement national. C’est dans l’expression souveraine de la volonté populaire que le Gabon pourra trouver les ressorts nécessaires pour construire son avenir et conduire durablement la destinée de son peuple.
Le Gabon post-coup d’Etat de 2023, une fois sous tutelle du FMI, pourrait paradoxalement limiter sa crise de gouvernance mais avec comme contrepartie, un contrat social oublié. YEA.

Président, Afrocentricity Think Tank
17 juillet 2026
© Afrocentricity Think Tank
Résumé
Près de trois ans après le coup d’État d’août 2023, le Gabon demeure confronté à une détérioration de ses équilibres budgétaires, marquée par un creusement des déficits et une hausse rapide de la dette publique. Alors que la période 2011-2019 affichait en moyenne un excédent budgétaire, les projections du FMI indiquent une aggravation des déséquilibres jusqu’en 2027. Dans ce contexte, les négociations avec le FMI apparaissent comme un levier essentiel pour restaurer la confiance des marchés et des bailleurs de fonds. L’audit de la dette, la transparence des finances publiques et la crédibilité des réformes constituent désormais les principaux tests de la transition. La capacité du Gabon à concilier souveraineté économique et discipline budgétaire déterminera la réussite ou l’échec de la refondation engagée après 2023.
Notes :
- Reuters (2026a). ‘Gabon’s uncertain push for IMF loan leads regional return fund’. 10 March 2026. In Reuters. www.reuters.com. Accessed 14 July 2026. Retrieved from https://www.reuters.com/world/africa/gabons-uncertain-push-imf-loan-leads-regional-return-fund-2026-03-10/. ↑
- Fonds monétaire international (FMI), 2025. Regional Economic Outlook for Sub-Saharan Africa, April 2025. International Monetary Fund. Washington, D. C. In www.imf.org/en/. Accédé le 15 juillet 2026. Voir https://www.imf.org/en/publications/reo/ssa/issues/2025/04/25/regional-economic-outlook-for-sub-saharan-africa-april-2025 ↑
- Amaïzo, Y. E. (2005)(dir.). L’Union africaine freine-t-elle l’unité des Africains ? Retrouver la confiance entre les dirigeants et le peuple-citoyen. Avec une préface de Aminata Traoré. Collection Interdépendance africaine. Editions Menaibuc : Douala – Paris. ↑
- Mbondzi, J.-Y., 2025. Coup d’État ou coup de la libération. Editions ACAREF : Paris. ↑
- Institut français des relations internationales (IFRI) (2025). Gabon : anatomie d’un coup d’État. Editions IFRI : Paris. ↑
- IMF (2024). Gabon Country Report. Selected Issues. No. 24/145. May 2024. In www.imf.org/. Accessed on July 14, 2026. Retrieved from https://www.imf.org/-/media/files/publications/cr/2024/english/1gabea2024002.pdf ↑
- L’horloge de la dette gabonaise (2026). Accédé le 14 juillet 2026 ; Voir https://debtclock.io/gabon ↑
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- Les encours de prêts du FMI envers le Gabon étaient d’environ 899 millions USD en 2023 selon les données reprises de la Banque mondiale et du FMI. (voir World Bank (2026). World Development Indicators 2026. The World Bank Group: Washington D. C. ainsi que https://tradingeconomics.com/gabon/indicators-wb-data.html?g=external+debt). La dette publique totale du Gabon était estimée à 15,3 milliards USD (8 606,6 milliards FCFA) fin octobre 2025. (source : ecofinagency : voir https://www.ecofinagency.com/news-finances/0405-55217-gabon-creates-public-debt-oversight-committee-amid-rising-borrowing)En rapportant ces ordres de grandeur, la dette envers le FMI représenterait environ 6 % de la dette publique totale du Gabon (899 M$ / 15,3 Md$ ≈ 5,9 %). Cette valeur doit être présentée comme une estimation, car les deux chiffres ne portent pas exactement sur la même date. ↑
- Banque mondiale (2026). Gabon. « Préparer la jeunesse gabonaise pour l’avenir ». In www.banquemondiale.org. Accédé le 14 juillet 20256. Voir https://www.banquemondiale.org/ext/fr/country/gabon ↑
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